« Unschooling et (éco?)féminisme » in Grandir Autrement n°59 Vivre sans école, juillet 2016

Instruire ses enfants en dehors de l’école serait-il antiféministe ? Si l’ont considère que ce sont systématiquement les femmes qui s’occupent de l’instruction de leurs enfants, si l’instruction en famille devient une nouvelle manière pour astreindre les femmes à leur foyer et les coincer dans une situation qu’elles ont tenté de fuir depuis tant d’années alors la question semble légitime. Pour autant est-ce qu‘IEF rime avec maison ? Et est-ce que la situation actuelle des hommes est synonyme de liberté ?

Dans La pédagogie des opprimés1, Paulo Freire montre comment les opprimés croyant se libérer (ici les femmes) ont tendance à encenser leur(s) oppresseur(s) (ici les hommes) et leur modèle et ainsi vouloir le suivre. Selon Bourdieu, c’est le propre de la violence symbolique que de regarder le monde avec les lunettes des dominants et donc se regarder soi-même et se penser à l’image de ce que les dominants pensent de nous. L’émancipation consiste, selon Freire, en un dépassement de ce paradigme oppresseur/opprimé par la ‘conscientisation’ de la situation, de nos positions respectives et par la mise en place d’une situation de dialogue. Dépasser ne signifie pas inverser : il ne s’agit pas de penser un retournement de la situation, une inversion, mais de changer de modèle. Il n’y a de liberté pour personne dans un modèle oppresseur/opprimé. Pour le dépasser, l’opprimé doit réussir avec les autres à oser se libérer en donnant de la valeur à ses propres pensées et à ses propres créations. N’est-ce pas ce que les mères unschoolers tentent de faire en (re)donnant de la valeur à ce qu’elles ou leurs enfants font, aiment, créent, et à l’attention qu’elles portent à la part de sensibilité qui peut les guider ?

En quoi et pourquoi aller travailler comme salariée, au même titre que certains hommes, et se soumettre à la domination du capital serait émancipateur ? Dans ce contexte capitaliste et productiviste, les hommes ne sont-ils pas eux-mêmes en situation de soumission ?

Féminisme ou écoféminisme ?

Le féminisme classique semble subir la violence symbolique, insidieuse, sans chercher à en sortir. Je ne crois pas que penser les femmes comme l’égal des hommes ni comme moins avancées qu’eux et devant rattraper leur dû soit pertinent. Au contraire, il s’agirait de penser les femmes (et tout autre être en position d’opprimé) comme des êtres spécifiques, propres à elles-mêmes et qui sont capables de rejouer le jeu et d’en recréer les règles. Pour Vandana Shiva et Maria Mies il faut déconstruire le mythe du développement par rattrapage2, soit l’idée selon laquelle, les pays dits sous-développés seraient en retard sur les pays dits développés et par extension que les femmes devraient rattraper la condition des hommes. Penser un « rattrapage » c’est envisager le progrès de manière linéaire. Par la dévaluation de leur travail (non-salarié), femmes et enfants sont également les oppressés de la société capitaliste patriarcale.

Si les termes développés/sous-développés font croire à une seule différence en terme d’avancée, il s’agit en fait d’y voir une relation hiérarchique de domination par des oppresseurs sur des oppressés. Le même type de relation se retrouve entre homme/femme, et adulte/enfant où les femmes devraient, selon ce mythe, rattraper les hommes, et les enfants les adultes. Or, si l’émancipation des oppressés se faisait par rattrapage, il faudrait qu’ils deviennent oppresseurs eux-mêmes, soit à la place des hommes et il y aurait alors renversement, soit elles deviendraient oppresseures aux côtés des hommes et il y aurait déplacement par oppression ou exploitation d’autrui, et très certainement, encore un peu plus, des enfants. Les femmes, ne devraient donc pas suivre le modèle de l’homme.

Maria Mies propose une autre voie vers l’émancipation qui apparaît être assez similaire avec celle de Paulo Freire. Il s’agirait pour les femmes d’envisager leurs modes de vie comme des modèles possibles pour le monde vers une perspective de subsistance et non une perspective de production. Cela se traduit par la réévaluation et la revalorisation du travail des femmes, voire la considération en tant que travail de ce qui est aujourd’hui considéré comme du non-travail. Cette voie promeut et permet un prendre soin de l’environnement et un prendre soin des êtres, qui met au devant de la scène la vie et la régénération plutôt que l’exploitation, l’oppression, la domination et la destruction.

Le modèle à se réapproprier est donc un modèle de vie plus simple refusant l’oppression c’est-à-dire refusant d’être opprimé, mais refusant également d’être oppresseur-e en souhaitant dépasser cette hiérarchie et (re)construire et (ré)organiser un monde dans lequel les relations seraient plus horizontales. Les femmes donc, plutôt que de demander une discrimination positive de la part des politiques, se doivent de créer leur propre modèle et d’appeler les hommes à elles plutôt que de les rejoindre. Accepter la discrimination positive serait accepter l’idée que nous devons rattraper les hommes et le modèle qu’ils incarnent.

Émancipation (liberté?) des enfants

Si toutefois les femmes -souvent plus concernées par les enfants parce que, peut-être, du même côté de la barrière : celui des oppressés- se retrouvent à ne pas travailler au sens patriarcal du terme pour permettre à leurs enfants de ne pas aller à l’école, et si en plus et surtout elles ne le souhaitent pas et sont satisfaites de cette situation, alors, ne pas être employée n’est pas une manière de rester opprimée, mais devient une manière de reconstruire un modèle de vie durable et solidaire. Il est possible de travailler pour soi, en gagnant de l’argent ou bénévolement, ou encore librement pour sa famille.

Le modèle d’émancipation des enfants pourrait se penser à l’image de celui des femmes. Plutôt que de vouloir rattraper les adultes tels qu’ils peuvent être aujourd’hui, ils pourraient chercher à construire leurs propres valeurs par l’auto-co-eco-éducation (cf article Unschooling et écologie). Là où les femmes peuvent reconstruire et se réapproprier leurs modes de vie en tant que ‘unemployed’ (qui voudrait moins signifier au chômage ou sans travail que simplement ‘sorties du système du salariat’), les enfants pourraient reconstruire et se réapproprier leurs modes de vie en tant qu »unschoolers’ (dans le sens de ‘sortis du système scolaire et d’enseignement traditionnel dirigé’). De plus, si l’État voulait réellement participer à l’émancipation de chacun-e, il pourrait mettre en place un salaire à vie versé à tou-te-s, hommes ou femmes, adultes ou enfants (cf Entretiens avec Bernard Friot GA n°57).

Finalement, là où le non-travail des femmes est en fait travail, le non-apprentissage des enfants est en fait tout autant apprentissage. Les enfants, à l’image des femmes, sont une catégorie d’oppressés -puisque soumis (au moins) à leurs parents- qui pourront se libérer et s’émanciper grâce à la réappropriation d’eux-mêmes par eux-mêmes et à l’auto-co-éco-éducation (éducation par soi, avec les autres et dans le monde).

La voie de la lutte pour l’émancipation des femmes prônée par l’écoféminisme est aussi la voie de la possible émancipation des enfants. En effet, si les femmes font le choix et l’effort de ne pas être oppresseures, elles choisissent également de ne plus dominer les enfants. Par là, elles engagent et invitent les enfants à ‘conscientiser leur situation’ et à ouvrir le dialogue pour qu’ils s’émancipent à leur tour.

Choisir le unschooling serait donc une pratique non seulement écologique, mais également (éco)féministe (l’un impliquant l’autre et inversement). Le unschooling permet, par le dépassement de nos positions d’opprimées et d’ « oppresseures », de promouvoir des modes de vie alternatifs, voire soutenables, tout en ouvrant à la possibilité de l’émancipation des enfants.

Mélissa Plavis

1 Paulo Freire, Pédagogie des opprimés, Maspéro/La découverte, 1982 (1969).

2 Maria Mies, Ecoféminisme, l’Harmattan, Collection Femmes et Changements, 1998 (1993).