« Le unschooling : une pratique écologique ? » in Grandir Autrement n°59 Vivre sans école, juillet 2016

Le unschooling est une manière de vivre l’instruction en famille. Unschooling signifie littéralement non-scolarisé et implicitement aussi non-enseigné (au sens directif du terme). La philosophie impliquée par le unschooling consiste à penser et croire en la possibilité pour l’humain de se développer sans nécessiter d’intervention(s) qu’on pourrait qualifier d’intrusive(s). La pratique du unschooling implique qu’on envisage un individu comme apprenant lui-même pour lui-même (personne ne peut apprendre pour nous), mais grâce à son interaction avec le monde et par conséquent, évidemment aussi avec les autres humains, ou encore avec les non-humains. Le unschooling implique et est impliqué par une philosophie écologique, c’est-à-dire qui prend soin des relations quelles qu’elles soient, au monde, aux autres et à soi.

Apprendre dans son milieu de vie et au-delà

L’école de la vie

Les enfants non scolarisés ont tout le loisir de se rendre dans divers endroits de leur campagne, de leur ville, ou de la région, voir des amis, des commerçants, des travailleurs, d’autres jeunes « non-sco », des jardiniers, des voisins, des étudiants, des personnes âgées, des femmes, des hommes, des chiens, des biches, des écureuils, des limaces, des escargots, des hirondelles, des rouges-gorges… Ou si le besoin s’en fait sentir, ils peuvent ne voir personne et par exemple, lire un livre, une BD, une notice, faire la sieste, faire à manger, jouer au ballon, faire de la balançoire, construire un chantier avec des pièces en bois, porter ses poupées ou même son frère, écrire, s’informer, etc. L’instruction en famille dans sa version unschooling n’implique pas d’enseignement ni non plus de murs. Une volonté forte des parents convaincus par le unschooling est l’ouverture des possibles. Il serait totalement contradictoire de dénoncer les murs de l’école pour les remplacer par ceux de la maison. Le unschooling n’a rien à voir avec ‘l’école à la maison’. Les familles non-scolarisantes disent souvent qu’elles pratiquent la « PAS école à la PAS maison » pour dénoncer cette appellation réductrice et erronée qui conforte de nombreux préjugés pour lesquels d’ailleurs l’école n’est souvent pas pour rien. Ivan Illich dénonçait déjà le fait que c’est à l’école qu’on apprend qu’on apprend à l’école (sous entendu, et nulle part ailleurs).

Apprentissage par immersion

Une des réflexions (dans le sens de ce qui est dit ou rapporté, et parce que cela renvoie à la personne qui le dit) les plus récurrentes que reçoivent souvent les enfants ou parents de familles non-scolarisantes après la classique « mais l’école n’est-elle pas obligatoire à partir de 6 ans en France ?«  est la suivante : « mais comment vas-tu (va-t-il) apprendre à lire, à écrire, à compter s’il ne va pas à l’école ?« . D’abord, la question du comment ne pourra obtenir de réponse générale puisque chacun trouvera sa propre manière d’apprendre si l’apprentissage fait suite à un souhait comme « j’ai envie de savoir lire«  ou plutôt encore « j’ai envie de comprendre ce qu’il y a écrit dans ce livre ou sur cette notice« . De plus, il n’est parfois pas possible d’expliciter le comment, car l’apprentissage se fait par immersion. Il n’est pas rare que des parents (scolarisant ou non) se rendent compte que leur enfant sait lire sans même avoir soupçonné un instant auparavant qu’il pouvait être en train d’apprendre à lire. Les enfants concernés ont-ils eu conscience de cet apprentissage ? Peut-être que oui pour certains, mais peut-être aussi que non. C’est par l’immersion et la pratique, par les innombrables retours sur expérience que les liens entre des lettres, des mots, des symboles, des sons et des significations se créent. De même qu’on apprend à parler notre langue maternelle ou une langue étrangère, on peut apprendre à lire, à écrire ou à compter. Un enfant dessine et se rend compte que cette courbe ressemble à un S et celle-ci à un P et il les refait encore et encore, puis il est tenté d’essayer une autre en demandant à quelqu’un de lui montrer, ou simplement en observant un livre, une affiche, ou encore un paquet de céréales. De même, l’enfant apprend à dénombrer petit à petit en opérant des liens entre ce qu’il voit ou constate et ce qu’il entend ou lit. Par exemple si l’on dit « Partageons ! Prends-en 3«  alors même que l’on tend trois cerises à un enfant, il va repérer ce qu’est trois au fil du temps. Cela dit, pour cela, on doit partir du principe qu’il ne faut pas attendre qu’un enfant sache pour dire, mais plutôt que c’est en disant qu’il entend et qu’il a la possibilité d’apprendre. Il faut dire pour qu’il sache, ou encore si on dit il saura (on ne dit pas seulement pour qu’il sache, car ce serait déjà porter des intentions sur lui, mais on dit parce qu’on a coutume de dire cela). De la même façon encore, on n’attend pas qu’un enfant sache parler pour lui parler. Pourquoi alors penser que c’est plus compliqué pour la lecture ou l’écriture, ou encore la capacité à compter ? La société a changé, et si ce n’était peut-être pas le cas il y a un siècle, nous vivons aujourd’hui dans une société où nous ne pouvons pas ne pas croiser ‘lettres et chiffres’. De plus, nous sommes incités à communiquer par écrit, que ce soit manuellement ou par l’intermédiaire d’un ordinateur, de même que nous sommes incités à compter puisque la monnaie est omniprésente. Le unschooling présuppose donc que beaucoup d’apprentissages se font de manière informelle, par immersion dans son milieu.

Ouvertures sur le monde, ouvertures des possibles

Le unschooling propose donc une ouverture au monde plutôt qu’une fermeture sur la famille. Une idée principale relevant de cette philosophie de vie est de vivre dans son milieu, dans son quartier, en l’élargissant à tous les endroits que l’on souhaite : lieux publics de proximité : bibliothèque, médiathèque, boulangerie, épicerie, maison des enfants ou des parents, pharmacie, centre social, cinéma, parc, rue, commerces, musée de proximité, serres municipales, clubs artistiques, de jeux, ou de sports ; ou lieux plus distants, si on le souhaite, et si on s’intéresse à ceci ou cela et qu’une réponse peut être trouvée un peu plus loin ou en dehors de ce périmètre de la vie quotidienne : le Palais de la découverte, la Cité des sciences et de l’industrie, le musée du quai Branly, le musée d’Art Naïf, des fermes ouvertes à la cueillette, des ruchers, des châteaux prestigieux, des jardins particuliers, des parcs animaliers, des ateliers, des clubs CPN (Connaître et Protéger la Nature) ou encore plus simplement chez des amis ou chez des grands-parents vivant plus loin. Le quotidien des unschoolers n’est jamais cloisonné, ni entre des murs, ni dans un lieu spécifique, ni dans des temps de ceci ou de cela, ni entre des frontières interdisciplinaires, etc.

Apprendre à son rythme

Quand apprend-on ou doit-on apprendre ? Pour les parents unschoolers, il n’y a jamais d’âge donné pour un apprentissage, mais celui-ci se fait au cours de la vie, lorsque c’est le moment pour l’enfant en question. Parler d’avance ou de retard n’est qu’une manière de se référer à une norme que nous avons créée, soit celle de l’école qui, rappelons-le, est une construction sociale. Si l’âge de lecture s’y avère être environ 6 ans, les unschoolers peuvent lire à 12 ans ou à 3 ans. On pourrait d’ailleurs s’interroger sur ce qu’on entend par lire. Reconnaître des mots ? Les déchiffrer ? Déchiffrer de manière fluide ? Comprendre ce qu’on a déchiffré ? Peu importe la définition qu’on voudrait bien admettre, l’âge de lecture est variable et ce n’est pas un problème en soi, ça ne le devient qu’en regard de la norme, surtout pour ceux pour qui l’envie de lire ou le « déclic » lecture vient au delà de l’âge normé. Cela ne devient un problème que pour ceux qui ont peur, ou pour ceux qui subissent les méfaits de ceux qui ont peur et qui ont un pouvoir sur ceux qui sont confiants (ou cherchent à retrouver leur confiance), c’est-à-dire les parents unschoolers qui subissent la peur de leurs proches ou le pouvoir légal de quelques inspecteurs de l’Éducation nationale non ouverts aux apprentissages informels et/ou autogérés. En effet, les inspecteurs de circonscription sont juges (et parties rappelons-le) du fait qu’une instruction est effectivement donnée à un enfant (puisque celle-ci est légalement obligatoire de 6 à 16 ans). Ils exercent ce pouvoir explicitement lors des contrôles annuels qui ont lieu dans chaque famille (ou presque), à leur domicile ou dans des établissements scolaires en fonction des académies et des catégories d’âge des enfants.

Apprentissages formels ? : l’autogestion comme clef

Les unschoolers font donc de nombreux apprentissages de manière informelle, non consciente, avec les autres et dans le monde, ce qui est d’ailleurs aussi le cas pour les enfants scolarisés en établissement ou à la maison. Cela dit les apprentissages informels ont probablement plus de place chez les unschoolers qui ont tout le loisir de s’adonner à leurs passions. L’autre différence tient sans doute au fait que les unschoolers apprennent informellement que savoirs et compétences s’acquièrent par l’expérience et l’expérimentation, tandis que les enfants scolarisés (à l’école ou à la maison) apprennent que savoirs et compétences se reçoivent plutôt que se prennent.

Quoi qu’il en soit, le fait que ces apprentissages informels soient omniprésents n’empêche en rien les apprentissages formels. En effet, enfants et parents peuvent tout à fait désirer apprendre quelque chose en particulier, y travailler consciemment seuls, ou en allant voir une personne compétente qui acceptera de partager son savoir ou sa compétence en privé ou en public, individuellement ou collectivement, en répondant simplement à une question ponctuelle ou de manière plus complexe en élaborant une présentation gestuelle ou orale ou les deux, ou encore en échangeant avec la personne intéressée. Les unschoolers peuvent donc choisir de prendre des cours, voire peut-être même d’aller à l’école, si c’est ce qu’ils souhaitent. Aucune méthode d’apprentissage n’est imposée aux unschoolers. Ils sont libres de leurs activités, et donc de leurs apprentissages selon leurs intérêts. Ils dirigeront eux-mêmes leur vie et apprendront de manière informelle pour sûr, mais pourquoi pas, également avec des cours formels.

Expérience et expérimentation

Les parents unschoolers n’accordent pas plus d’importance à certaines disciplines comme les mathématiques ou le français par exemple, ils ne pensent pas en terme de disciplines académiques et portent un intérêt a priori également à tout ce qui n’est pas académique. Tout se mêle à tout. Nous l’avons dit, la philosophie du unschooling est une philosophie écologique. Elle porte un regard global sur l’enfant et le monde tout en accordant une existence propre aux individus. Le tout n’a pas plus de valeur que la partie, mais l’un est pensé avec l’autre et l’autre avec l’un. Des rencontres et des relations (humaines, mais pas uniquement) naissent du savoir et des compétences. Cette philosophie fait de chaque moment un temps d’apprentissage, car vivre c’est apprendre et apprendre c’est vivre. Si on vit enfermé, on apprend comment survivre dans cette situation ; si on vit dans la jungle, on apprend à distinguer une palette de couleurs absolument inenvisageable pour un Occidental lambda avec des variétés de vert complètement impensables pour nous ; si on vit dans une école, on apprend comment fonctionne l’école, comment fonctionne notre maître, ce qu’il attend de nous, on apprend que le savoir se reçoit, se donne plutôt que ne se prend, et qu’il est nécessaire de consommer ce savoir pour réussir. En unschooling, ce qui est important, par-dessus tout, est d’expérimenter notre bien-être (ou notre mal-être), notre confiance en nous (ou notre méfiance/défiance en nous), notre capacité à chercher et à trouver ce dont nous avons besoin (ou pas) et ainsi s’approprier ou se réapproprier tout cela et le faire évoluer. Les parents unschoolers s’attachent à ne pas interrompre le processus d’expérimentation, à ne pas le casser pour permettre à celui qui le vit de ne pas s’en éloigner et de rester proche de ses dispositions naturelles. André Stern, qui n’a jamais été à l’école soutient que l’éloignement de ces dispositions est possiblement et certainement une perte d’enthousiasme et une perte de bonheur. En effet, selon les neurobiologistes avec qui il travaille et notamment le Professeur Gerald Hüther, un enfant a des élans d’enthousiasme toutes les deux à trois minutes, tandis que les adultes en ont beaucoup plus rarement. Cela serait dû à cet éloignement (de nos dispositions naturelles) provoqué par notre système, et notamment par notre système scolaire qui, à l’instar de l’agriculture industrielle introduit les problèmes puis s’attache à les résoudre.

Ce qui est important pour les tenants du unschooling est de pouvoir observer, écouter, s’émerveiller, s’étonner, s’indigner, se rebeller, se réjouir, vivre ses émotions, son bonheur, sa tristesse, sa timidité, sa colère, son amour, son amitié. Le unschooling veut laisser à tou-te-s la possibilité de vivre et de s’expérimenter eux-mêmes à travers des activités de la vie quotidienne déjà, et d’autres ensuite selon les intérêts de chacun-e-s mais aussi par l’exemple en se le permettant pour soi. Il envisage les relations entre personnes de manière horizontale et non verticale ou hiérarchique. Une égalité reste présente derrière les différences d’expériences et de compétences. Si une personne, enseignante ou non est écoutée ce n’est pas, ou ce ne devrait pas être, parce qu’il est supérieur, mais simplement parce que ce qu’il a à partager est intéressant pour celui, celle-s ou ceux qui l’écoute. Il fait autorité non de manière autoritaire, mais parce qu’il est auteur de ses compétences, il se les est appropriées à un moment ou à un autre et, aujourd’hui, est capable de les partager, c’est-à-dire de proposer ce qu’il sait ou sait faire, ou encore sait être, dans la plus grande simplicité, sans présumer d’aucune supériorité et en envisageant que l’autre peut avoir autant à partager dans un autre domaine. En bref, les différences ne sont que des différences d’expériences. Rancière suggère d’ailleurs dans son Maître ignorant qu’il est nécessaire de supposer l’égalité des intelligences pour permettre l’émancipation.

En conclusion

Le unschooling participe d’un changement de paradigme. Il n’est plus question seulement d’éducation, mais d’écologie, de rapport au monde, aux autres et à soi. Le modèle scolaire et le modèle informel sont impliqués par, et impliquent, une toute autre manière de penser et vivre le monde. Les luttes entre ces deux paradigmes sont le signe de leur incompatibilité. Pourtant les Non-sco en unschooling se fraient un chemin entre ses deux paradigmes tout en promouvant le paradigme écologique. Cette pratique porte son but en elle-même, c’est une praxis : il s’agit d’être et de vivre en recherchant à prendre soin des relations : à soi-même, aux autres et au monde ; toute méprise de l’une étant, de proche en proche, une méprise des autres. Le unschooling n’est pas qu’une pratique éducative, c’est un mode de vie, une praxis écologique participant d’un monde plus soutenable.

Le unschooling n’est pas une méthode éducative, il est une non-méthode ou simplement une attitude. Une attitude face à soi-même d’abord, face aux autres et au monde, une manière d’envisager le monde les individus ou toute autre singularité sont en lien, se nourrissant et se transformant les unes les autres.

Le travail sur soi est la principale démarche du unschooling. Choisir de ne pas dominer (ou chercher à ne pas dominer), et ne pas enfermer laisse place à la liberté et à l’auto-co-éco-éducation, celle-ci laissant alors la possibilité, de proche en proche de changer de paradigme et, éventuellement, de répondre aux crises auxquelles nous faisons face.

Le unschooling est une praxis écologique participant d’une transition choisie. Par là il est une micropolitique citoyenne écologique et donc nécessairement sociale.

Mélissa Plavis

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