« Les sages-femmes à l’épreuve des doulas » in Grandir Autrement n°68 Sages-femmes et doulas, janvier 2018

Il existe une difficulté pour les doulas à être reconnues dans leur fonction et leur spécificité, que ce soit par le corps médical à l’hôpital ou en clinique ou même parfois par certaines sages-femmes proposant des suivis globaux avec accouchements en plateau technique ou à domicile. Pourtant certaines sages-femmes reconnaissent l’importance du rôle des doulas. Après un aperçu du métier de doula par Anne Belargent, elle-même doula, je vous livrerai le point de vue de Maëlyss et Alinoé, respectivement doula et sage-femme en Belgique, formant un duo complémentaire et respectueux pour accompagner les femmes au cours de leur grossesse, pendant l’accouchement et les suites de couches. Elles apportent un éclairage enthousiaste sur la manière dont doulas et sages-femmes sont complémentaires dans leur travail.

Apporter du soutien, de la douceur, de l’écoute et de la bienveillance aux parents pendant la grossesse, l’accouchement et les premiers temps de vie du nouveau-né, tel est le rôle de la doula selon Anne Belargent, doula en Île-de-France. En effet, pour elle, les doulas ne sont pas la pour imposer un modèle de pensées et d’actions particulier aux parents qui sont déjà, la plupart du temps, la cible des conseils ou injonctions contradictoires de la part de leurs amis, familles, ou encore des professionnels. L’accompagnement de la doula est censé apporter aux femmes (et aux parents en général) la force dont ils peuvent manquer pour faire confiance et écouter leurs propres intuitions ce qui, selon Anne, est extrêmement important, car cela permettra aux parents d’être plus sûrs d’eux-mêmes et sereins pour répondre aux besoins de leur(s) enfant(s). Attendre un enfant est un bouleversement pratique, émotionnel et psychique auquel il faut s’adapter. Les doulas sont là comme vigie en cas de tempête pour permettre aux parents de trouver leur chemin.

La naissance d’un enfant est un moment unique et fort dans leurs histoires : un moment d’empowerment pour avancer dans la conscience de ce qu’elle/ils est/sont et de ce qu’elle/ils veu(len)t. Pour Anne, il s’agit aussi pour la doula de faire de la grossesse un événement, de valoriser la part féminine et intime de cette étape. Les doulas accompagnent les femmes dans la reprise du contrôle de leur choix et parfois aussi dans la lâcher-prise nécessaire à l’expulsion. Les doulas offrent leur présence et leur confiance. Elles n’évaluent pas, ne jugent pas et, une fois engagées dans l’accompagnement, soutiennent inconditionnellement les parents. Choisir d’avoir une doula c’est faire l’expérience d’une relation bienveillante et soutenante. Les outils de la doula sont son temps, sa disponibilité, et la plupart du temps son réseau.

Présentations

Maëlyss est une jeune doula. Elle accompagne les femmes et les parents à la carte, et ce, dès le début de la grossesse dans tout type de parcours. Elle s’adapte à chaque mère et à chaque couple. Elle attend de voir ce que futurs mère et père apportent, de comprendre là où ils en sont dans leur cheminement. Elle n’est présente à l’accouchement que sur demande, si les parents sentent que c’est ce dont ils ont envie. Les doulas ont souvent de nombreuses casquettes et plus d’un tour dans leur sac de doula, ce qui est le cas de Maëlyss qui est également coach parental et se forme actuellement au massage périnatal.

Alinoé est sage-femme depuis 12 ans, mais fut d’abord doula pendant 20 ans. Elle a donc une grande connaissance des deux métiers, ce qui lui permet sûrement, parce qu’elle a pu adopter les deux points de vue, de comprendre comment un couple doula/sage-femme peut fonctionner de manière efficace et respectueuse de chacun-e. Elle est devenue sage-femme parce qu’elle en avait assez qu’on « abîme les femmes pour rien ». Elle avait la volonté de permettre aux femmes d’accoucher physiologiquement dans leur intimité. Alinoé est principalement autodidacte. Quand elle a entamé sa formation de sage-femme, elle avait déjà une grande connaissance du métier. Après sa formation, elle dit avoir dû désapprendre certaines choses et surtout réapprendre à écouter les femmes. Elle aime travailler en autonomie pour pouvoir créer une relation individuelle et profonde avec chaque mère.

Couple doula/sage-femme ?

Alinoé considère que son métier consiste à ne rien faire à part veiller au bon déroulement de l’accouchement. La présence d’une doula pendant l’accouchement lui permet d’avoir l’opportunité d’encore plus « ne rien faire » et ainsi de pouvoir être tout en « observation discrète » : « je peux être active à l’intérieur, mais pas à l’extérieur » dit-elle. Pour Alinoé, si la présence de la doula pour un accouchement à domicile est un luxe, c’est une nécessité à l’hôpital ou en clinique. En effet, alors que les sages-femmes ne sont souvent pas intéressées à être présentes avant une dilatation du col de 5 ou 6 centimètres, leurs aller-retour à l’hôpital entrecoupent le travail de la femme en train d’accoucher. À ce moment-là, la doula à toute sa place. Sa présence rassurante et soutenante permet à la future maman de ne pas être seule et accompagnée continuellement. Pour Alinoé la richesse d’une doula tient dans sa connaissance de l’accouchement à l’hôpital alors que les femmes n’y sont pas préparées. Elle peut donner des informations utiles aux femmes quand le personnel médical est souvent trop débordé pour le faire. Par exemple, au moment où les femmes commencent à paniquer, elles sont tentées de prendre directement la péridurale, et ce même parfois lorsqu’elle ne le souhaite pas a priori. Pour Alinoé, moins de péridurales, c’est moins de complications. La péridurale comporte des risques et à souvent des implications négatives sur le déroulé de l’accouchement. Le soutien apporté par une doula peut permettre d’éviter d’y recourir. Pour ce qui concerne les accouchements à domicile, les sages-femmes restent parfois jusque 24h au domicile. La présence de la doula peut permettre à la sage-femme de se reposer, voire de dormir un peu tout en étant à proximité et ainsi être plus apte à la veille lorsque le travail est plus avancé.

Maëlyss précise que, même si les émotions sont prises en compte par les sages-femmes, il y a des choses qu’elles ne peuvent pas accompagner comme la naissance du père par exemple. Certaines couples n’osent pas toujours poser les questions qu’ils ont en tête à la sage-femme, qu’ils pensent que ce sont des questions non pertinentes ou que la sage-femme est trop débordée pour prendre le temps de leur répondre. Ils osent parfois plus facilement interroger la doula qui prendra le temps de leur répondre ou qui les confortera dans l’idée que cette question doit être posée à la sage-femme (si toutefois il s’agit d’une question d’ordre médical les concernant). Alinoé va dans le même sens, elle soutient qu’une sage-femme ne peut pas accompagner une femme enceinte comme il le faudrait dans la mesure où elle a beaucoup trop de travail. Une sage-femme hospitalière ne peut pas être présente et à l’écoute dans quatre chambres différentes en même temps. Et même les sages-femmes AAD2 ne sont que peu disponibles, car elles sont peu nombreuses et elles doivent accepter le suivi de beaucoup de mères. Elles font trop d’heures de travail.

Les doulas ont également une belle place en post-partum lors des premiers temps avec bébé, et notamment pour le soutien à l’allaitement. Le temps des doulas, encore une fois, est moins compté, elles sont là sur un temps plus long. Alinoé raconte qu’elle suivait une femme pour son huitième bébé qui était également accompagnée par une doula 1h30 chaque jour. Cette femme avait beaucoup d’incertitude malgré sa grande expérience. Elle n’avait jamais été accueillie de la manière qu’il lui aurait permis de sentir forte avec son bébé. Sa doula a pu confirmer cette maman dans ses ressentis et l’aider à mettre en place la relation avec son enfant.

De plus, Alinoé déplore le fait de voir que beaucoup de mères sont seules face à leur bébé or, selon elle, le proverbe dit juste : « Il faut tout un village pour élever un enfant ». Les femmes ont besoin de se rencontrer et de se parler. Là encore la doula a son rôle à jouer pour Alinoé, car elle s’insère la plupart du temps dans un réseau riche et elle pourra aider la mère à s’inclure dans certains groupes pour ensuite faire le chemin par elle-même. La doula accompagne les femmes à recréer du réseau, à se remettre en contact avec des ressources ou des personnes ressources qui seront autant de personnes qui participeront de son cheminement.

Médical – Non-médical

Pour Alinoé, l’énergie des doulas offerte aux femmes est bien plus importante que la médicalisation dans la majorité des cas. La valeur de la doula est dans la non-médicalisation. La doula peut questionner des idées et donner des infos. Selon Alinoé si la sage-femme peut le faire également, elle ne le fait pas toujours. Alinoé soutient que le médical est patriarcal, et que la doula peut ouvrir d’autres portes, montrer aux parents que leur corps leur appartient, qu’il y a d’autres choix possibles et que ces derniers peuvent choisir. Il s’agit de soutenir les parents à recouvrer leur liberté de choix et leur pouvoir d’agir pour eux-mêmes. Pour Alinoé, être doula c’est être féministe en facilitant l’empowerment des femmes et des couples, ce qui confirme la pensée d’Anne qui, en tant que doula, se sent profondément féministe. Pour Alinoé il s’agit de relancer la confiance et de rien d’autre. Doula et/ou sage-femme devraient se comporter de manière à ce que la confiance (re)surgisse chez les femmes, car cette fameuse confiance fait tout le reste. Si les femmes prennent leur accouchement en main, cela évite bon nombre de complications.

Pour Alinoé, il est parfois désavantageux, en tant que sage-femme et par rapport aux doulas, d’avoir une responsabilité médicale. Alinoé donne un exemple de situation où la complémentarité de la doula et de la sage-femme est criante. Parfois elle se doit d’être « sévère » pour ne pas passer certaines limites médicales indépassables selon elle. Par exemple alors qu’un bébé avait perdu plus de 10 % de son poids de naissance, elle a dû dire aux parents qu’il était nécessaire d’agir pour que le bébé reprenne du poids, elle a proposé des solutions, mais la maman a éclaté en sanglots. La doula aurait pu faire beaucoup juste après, elle aurait été comme une soupape grâce à ses outils d’écoute.

La doula est au « même niveau » que la mère, là où la sage-femme doit parfois intervenir en tant que personnel médical. Maëlyss raconte qu’une femme lui avait dit : « Avec toi, je suis juste une femme enceinte, je suis juste dans le plaisir », ce qui est probablement permis selon elle par l’absence de responsabilité médicale. Pourtant la sage-femme a aussi la possibilité de choisir de sortir de son statut de sachante pour renvoyer la mère à ses propres intuitions, sensations et ressentis. Alinoé donne un exemple. Si une mère lui demande si bébé est bien descendu, elle peut lui dire quelque chose comme : « Mais ce n’est pas moi la spécialiste. Tu es la personne qui porte ce bébé ! Qu’est-ce que tu sens ? ». Alinoé est très attentive à ne pas rater une étape de confiance qu’une intervention pourrait venir corrompre. C’est à la mère, aux parents et au bébé d’entrer en relation selon elle. Pour Alinoé « si les mères ne savent pas, c’est peut-être qu’elles ont peur de plonger dans leur sagesse ». La plupart du temps, les femmes n’ont pas besoin d’aide, mais de soutien.

Selon Alinoé, les sages-femmes, comme elles fonctionnent aujourd’hui, pourraient apprendre beaucoup des doulas qui, elles, savent faire sans les outils médicaux. Beaucoup de sages-femmes pourraient (devraient?) apprendre des doulas, car elles représentent l’essentiel : l’accompagnement, ce que les sages-femmes ont perdu selon Alinoé. Pour elle, beaucoup de sages-femmes ont peur des doulas parce que, malgré elles, elles leur donnent à voir l’essence oubliée de leur métier. La doula est là là où la sage-femme a perdu sa place et son rôle et les sages-femmes sont confrontées à cette image à travers les doulas.

Mélissa Plavis

1 – Accouchement À Domicile

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