« Prendre le temps de vivre ensemble pour favoriser les apprentissages et les découvertes au bon moment » in Grandir Autrement n°76 Ralentir, mai 2019

« C’est l’heure de se lever les enfants ! Dépêchez-vous ! Le petit déjeuner est prêt. Allez allez, finissez de manger, allez vous laver et vous habiller, vous allez arriver en retard à l’école. Les enfants ? Vous êtes prêts ? Il faut y aller ! Nous sommes en retard ! ».

La majorité des jeunes en France sont tirés de leur sommeil artificiellement, ne peuvent pas prendre le temps de se réveiller, de manger, de rêver, etc. Ils doivent vite se préparer pour arriver à l’heure à l’école. Et une fois en classe, ils passent d’une activité ou d’un enseignement à un.e autre à un rythme rigidement, voire hautement, cadencé. Il s’agit encore et toujours de remplir le temps, de ne jamais s’arrêter, de toujours être actif. De la maternelle au lycée, en passant par le primaire et le collège, le temps est toujours compté, coupé par cette sonnerie, qui je le crois, retenti encore dans nos oreilles d’anciens écoliers rien que d’y penser. Et pour ne rien changer, la majorité des adultes continuent à vivre à ce rythme effréné auquel il a soigneusement été préparé, pour ne pas dire formaté !

J’ai eu l’occasion d’assister à une journée d’adaptation à l’école maternelle à laquelle les parents peuvent participer. L’institutrice a commencé par nous expliquer que les enfants ne sont capables que de très courts temps de concentration, raison pour laquelle il est nécessaire de changer très souvent d’activité. J’étais étonnée par ces propos, j’avais plutôt l’idée que des enfants enthousiasmés par ce qu’ils entreprennent peuvent s’y consacrer pendant des temps assez longs (et ce même si leur attention se relâche à certains moments). Qui n’a pas observé ses propres enfants jouer à l’eau, au sable pendant des heures sans se lasser ?

Temps scandé

Pour commencer, l’institutrice a proposé de la pâte à modeler. Peu de temps après, elle a demandé aux enfants de ranger pour passer à autre chose. Bien entendu, certains, pris dans leur activité et n’ayant pas fini leur modelage n’avaient aucune envie de s’arrêter. La maîtresse a insisté et les a obligés à terminer. Peu de temps après, le même processus s’est répété avec la dînette. J’avais l’impression d’assister à une bouffonnerie. J’étais témoin de l’a priori que cette femme, et plus largement l’école et notre société, projetait sur les enfants. Mais peut-être n’était-ce lié qu’à sa peur de faire face à des enfants libres, non canalisés ou encore s’ennuyant ? sans compter l’enjeu lié à la présence des parents pouvant, peut-être, se convaincre que les propositions, ou les impositions, d’activités n’étaient pas suffisamment stimulantes ? En effet, en tant que parents, nous avons plutôt été éduqués à attendre des professionnels accueillant les enfants qu’ils les occupent sans relâche. Ceci, plutôt que de simplement aménager un lieu dans lequel les jeunes pourraient s’occuper par eux-mêmes sans être constamment animés par autrui, au sens étymologique du terme : « à qui on donne de la vie », comme si la vie n’était déjà pas/plus en eux. Malheureusement c’est cette peur de l’ennui ou cette croyance en le besoin d’animation qui fait que les enfants s’habituent à être dirigé et ne savent plus agir par eux-mêmes, s’activer par eux-mêmes, s’intéresser par eux-mêmes. Encore une fois il est ici question de créer un remède à un mal que nous avons nous-mêmes créé1.

Est-il réellement nécessaire de remplir le temps des enfants ainsi que de farcir leur cerveau de connaissances (choisies arbitrairement en amont) avec, en plus, un rythme déterminé (et imposé)? d’autant plus que la majorité de ce qui est retenu ou mémorisé par les enfants n’est en fait pas appris, c’est-à-dire pas assimilé et donc oublié ?

Temps non contraint et apprentissages informels2

Qu’en est-il des enfants dont le temps n’a pas été, ou moins, contraint et qui ont eu la possibilité de grandir à leur rythme ? C’est-à-dire, souvent plus doucement, plus sereinement, mais pas moins « efficacement », si toutefois nous avions besoin d’être rassurés sur ce point.

Lorsque notre temps n’est plus compté, lorsque nous choisissons de vivre à notre rythme sans enchaîner constamment les séquences de temps, nous nous (ré)offrons l’opportunité de nous étonner, nous émerveiller et de (re)découvrir ce qui est sous nos yeux et que nous ne voyions plus, et donc d’apprendre.

Qui n’a jamais empêché un enfant d’observer une scène de la vie quotidienne parce que trop pressé pour aller aux courses, à la poste, à la banque, ou encore de rentrer à la maison ? Parce qu’il fallait être à l’heure ici ou là et que seul le strict temps du déplacement avait été prévu, sans aucune marge au cas où un joyeux imprévu surviendrait ? Je crois que nous pouvons reconnaître que la majorité d’entre nous, adultes, avons perdu notre enthousiasme. Pour cette raison, fleurissent un grand nombre de livres, de propositions de stages et formations en développement personnel destiné à nous accompagner vers l’ouverture et la reconnexion à nous-même, aux autres et au monde, afin de vivre intensément l’instant présent impliquant un nécessaire ralentissement.

Laissons-nous ralentir par nos enfants. Écoutons, sentons, observons. « Maman, t’as vu cet insecte ? Il est bizarre ! », « Qu’est-ce qu’elle a cette feuille ? », « Maman, papa, ils font quoi les messieurs dans ce trou du trottoir ? »

L’apprentissage est un processus physiologique. Nous ne pouvons pas ne pas apprendre. En effet chaque expérience que nous faisons, chaque personne que nous rencontrons nous transforment plus ou moins à jamais. Chacun d’entre nous est fait de son histoire, de sa vie, de ses choix, des directions qu’on a prises à un moment donné, consciemment ou inconsciemment. Apprendre c’est vivre et vivre c’est apprendre. Mais qu’est-ce donc que vivre ? Est-ce se laisser diriger/enseigner par autrui ou apprendre par soi-même ? Est-ce se soumettre à un temps arbitrairement découpé ou évoluer à son rythme ? Quoi qu’il en soit, nous apprenons dans tous les cas. La seule différence est que nous n’apprenons pas les mêmes choses : se couper de nos ressentis, de notre corps, de nos émotions, ou y prêter attention. À chacun de préférer ce qui lui semble le plus adapté.

Apprentissages scolaires

Avant de terminer cet article, il me faut bien évoquer ces fameux apprentissages scolaires si je ne veux pas qu’on me rétorque un « oui mais, tu oublies les apprentissages scolaires ! ». Est-il possible d’acquérir toutes ces connaissances et ses savoirs sans enseignements imposés et donc le rythme, souvent effréné, qui va avec? Oui ça l’est, de nombreuses familles en unschooling peuvent en témoigner. En dehors de la possibilité que nous avons encore en France de ne pas imposer aux enfants l’école et ses temps fractionnés, et de les laisser apprendre librement en instruction en famille, il existe des lieux collectifs où les jeunes peuvent simplement être ensemble, et donc apprendre à vivre ensemble : des lieux, encore nommé « écoles », dont les écoles démocratiques font partie, où aucun enseignement n’est imposé, où le temps n’est pas scandé, où l’équipe d’ « encadrement » a confiance en l’autogestion et la curiosité des jeunes, permettant à ces derniers de suivre leurs élans et d’évoluer à leur rythme. Ces jeunes font donc les apprentissages qui leur sont nécessaires au moment où ils en ont besoin, et ils ne sont pas plus en difficulté dans notre société, leur vie et leurs apprentissages ne sont pas moins restreints que ceux de tous les autres jeunes.

En fin de compte, les enfants dont le temps n’est pas contraint et contrôlé, apprennent informellement à se recentrer, à savoir ce dont ils ont envie, à être autonomes tout en acquérant des connaissances « scolaires ». Il me semble donc nécessaire de leur permettre de vivre et d’apprendre à leur rythme, informellement ou formellement, tout en ralentissant nous-même parce que, ne l’oublions pas, si nous enseignons c’est bien d’abord et avant tout ce que nous sommes.

Mélissa Plavis

1 – Thématique que je développe dans mon ouvrage Apprendre par soi-même, avec les autres, dans le monde. L’expérience du unschooling paru au Hêtre Myriadis en 2017.

2 – Apprentissages non volontaires et non conscients.

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