« Le maternage: un soutien précieux » in Grandir Autrement n°56, Materner des enfants d’âges rapprochés, janvier 2016.

Accueillir des enfants rapprochés implique souvent jalousies et surmenage pour les parents. Qu’elles aient fait le choix d’avoir des enfants rapprochés ou que ce fût une surprise, des femmes racontent comment le maternage leur a permis de surmonter ces difficultés en répondant aux besoins des uns et des autres sans s’oublier elles-mêmes.

Deux générations d’enfants rapprochés, deux vécus différents

Veronica est mère de trois enfants : Sofia de 4 ans l’aînée de Leon ayant lui-même 15 mois de différence avec Balthazar. Leur grand-mère, Avelina, a eu quatre enfants, dont également deux garçons du même écart d’âge. Alors qu’Avelina ressentit l’accueil de ses deux fils comme une grande difficulté, Veronica y trouve beaucoup plus de joie et de bienfaits. Toutefois, elle ne nie aucunement toute la complexité d’élever des enfants rapprochés.

Avelina regrette de ne pas avoir réussi à dédier toute son attention à ses fils, dans ces moments si particuliers de la petite enfance. Elle dit sa difficulté à avoir été témoin de la jalousie du grand frère envers son petit frère nouveau-né. Même si elle appréciait les voir jouer ensemble, parfois même en toute complicité, cela n’arrivait que trop rarement selon elle, en regard des « combats de boxe » quotidiens.
Le ressenti de Veronica est tout à fait différent. Sa troisième grossesse, si proche de la seconde, fut pour elle une surprise. Elle n’avait effectivement jamais envisagé d’avoir des enfants rapprochés. Sa mère l’avait bien mise en garde et elle se rappelait les difficultés vécues dans son enfance. Pourtant, Veronica témoigne de sa joie de voir ses enfants complices, et des avantages pratiques de les avoir eu rapprochés : rythmes relativement similaires, intérêt pour de mêmes types de jeux, concentration de son énergie sur un temps réduit, etc.
Cet écart entre les ressentis relève-t-il d’une différence de personne ou bien des modes d’éducation ?

Une question de maternage ?

La mère de Veronica est d’une autre génération, une de celle qui a connu l’incitation à biberonner et à pousser plutôt qu’à allaiter et à porter. Avelina a donc dû non seulement faire face aux intenses besoins de ses enfants, mais aussi aux difficultés impliquées par un maternage distal, dont les outils créent de la distance entre parent(s) et enfant(s). En effet, il semble que la distance soit un obstacle à la possibilité de répondre aux besoins fondamentaux des enfants. Il le sera donc nécessairement aussi lorsqu’il s’agira de répondre aux besoins de plusieurs d’entre eux en même temps.
De plus, il semble évident qu’un enfant non satisfait dans ses besoins acceptera d’autant moins bien l’arrivée d’un autre, dans la mesure où ce dernier est susceptible d’être un obstacle de plus au rapprochement d’avec ses parents. À l’inverse, le maternage proximal, faisant de la proximité une condition nécessaire au bien-être des enfants, semble être plus adapté à l’accompagnement de plusieurs enfants, peu importe leur écart d’âge. En effet, c’est le cas ne serait-ce que par le fait que le maternage proximal est plus susceptible de répondre aux besoins de l’enfant, et ce, avant même de considérer une éventuelle fratrie.
Veronica réussit à allaiter comme elle le souhaitait. Elle a aussi beaucoup porté ses enfants en écharpe. Elle a cherché, avec les outils du maternage, proximal cette fois, à répondre aux besoins propres de ses enfants. Vanessa, mère d’Hanaé et Cassie qui ont aussi 15 mois d’écart, a eu la même démarche : « leur offrir les bases nécessaires (sécurité affective) pour devenir un enfant autonome et responsable (un futur adulte solide) nous semblait une évidence pour soutenir au mieux l’évolution de notre fille. »
Cela étant dit, les outils et techniques du maternage, allaitement, portage, et cododo sont-ils spécifiquement pertinents pour l’accueil d’enfants rapprochés ?

Allaiter

Charlotte est la maman d’Émire, Marien et Abel. Ils ont respectivement 15 mois et 2 ans et demi d’écart. Pour elle, il est nettement plus simple de donner le sein que le biberon. L’allaitement permet d’être plus disponible pour les autres enfants. La détente qu’il procure permet de se poser quelques instants tout en s’occupant d’eux, ne serait-ce qu’en leur portant un moment d’attention et d’écoute. De plus, avec un peu d’expérience, les mains sont libres, et il devient alors même possible de jouer avec eux ou de leur lire une histoire.
Si l’allaitement est une des clefs pour répondre directement aux besoins du plus jeune, s’il répond également indirectement aux besoins des plus grands, peut-il également être une réponse directe aux besoins des plus grands ?

Grossesse et (co)allaitement

La majorité des femmes ayant témoigné ont allaité leurs enfants six mois en moyenne. L’expérience d’allaitement de Vanessa fut plus longue. Pour autant, elle est tombée enceinte relativement rapidement après la naissance de Hanaé. Si le maternage permet, voire oblige pour certaines, un espacement des naissances, il est possible pour diverses raisons d’avoir des enfants rapprochés malgré tout.
L’allaitement peut continuer pendant la grossesse. Toutefois il est important de noter que la production lactée change au cours de la grossesse et s’amoindrit. S’il est possible pendant la grossesse, il pourrait ne pas être suffisant pour un bébé très jeune non encore diversifié. Vanessa témoigne : « La grossesse de Cassie est très visible sur la courbe de croissance de Hanaé. Durant 8 mois sa croissance s’est stabilisée, et un mois avant l’arrivée de sa sœur tout est reparti parfaitement bien. »
Vanessa a prolongé l’allaitement de sa première fille après la naissance de sa deuxième. Hanaé et Cassie ont pu profiter du sein de leur mère ensemble. Vanessa explique : « Le co-allaitement est […] pour moi et pour elles, je pense, un partage important. […] Aussi, le fait de téter toutes les deux en même temps les fait en général sourire et il y a toujours un geste tendre l’une envers l’autre. […] Je pense que le plus important dans le maternage de deux enfants d’âges rapprochés est de donner autant à l’une qu’à l’autre, peu importe l’âge si la demande est là. Je crois que la plus grande […] a besoin elle aussi de cette même attention. […] Le co-allaitement est pour nous une vraie réponse. « 

Portage

Le portage est également très utile, il est quotidien pour la plupart, et utilisé parfois de manière intensive. Charlotte porte encore ses trois enfants et a toujours un enfant sur son dos. Elle dit que les plus grands ont besoin que l’on soit avec eux pour des activités, que ce soit à la maison ou à l’extérieur. Elle trouve cela très pratique d’avoir son plus jeune au dos pour donner le bain, faire la cuisine, jouer ou encore sortir en promenade.
Le portage au dos a d’autres bienfaits, spécifiquement avec des enfants rapprochés. Il permet de porter l’aîné, encore bien jeune, pendant la grossesse, alors qu’on a souvent tendance à refuser les bras aux plus grands pendant la grossesse, et que le portage sur le ventre devient difficile dès que le ventre s’arrondit. Caroline, mère d’Éloïse, Manon, Aymeric et Lucile, ayant respectivement 17, 25 et 19 mois d’écart, écrit : « Je n’ai jamais cessé de porter ni de câliner les aînés (qui étaient donc encore petits et avaient bien besoin de leur maman) et ils ont toujours bien accueilli l’arrivée du suivant. »
De plus, Charlotte insiste sur le fait qu’il permet de se retrouver en quasi tête à tête avec son plus grand sans avoir bébé « entre » lui et elle. Les bras sont complètement disponibles pour l’aîné sans que le bébé « interfère », et ce, tout en comblant son besoin de contact, de chaleur et de mouvement.
Si l’allaitement peut aider à se poser et se reposer, il est parfois utile et nécessaire d’être en action au moment où bébé veut téter. Le portage est encore une aubaine dans ces cas-là. Il suffit d’allaiter dans l’écharpe. Charlotte dit qu’elle ne ferait pas grand-chose sans cette possibilité. Pour Caroline, « l’écharpe de portage a beaucoup simplifié la logistique pour les sorties ». Elle pouvait accompagner les plus grands à l’école ou à la crèche avec le petit dernier qui tétait discrètement.
D’autre part, si le père ne peut qu’accompagner l’allaitement, il a tout le loisir de porter ses enfants dès la naissance. Charlotte note d’ailleurs l’importance du rôle du père : « Avoir des enfants rapprochés est l’affaire de toute la famille. […] Le soutien inconditionnel du papa est essentiel. Il s’agit selon elle « d’un vrai duo de couple ! » Caroline précise que « [son] mari a toujours beaucoup participé à la maison et avec les enfants, sans quoi [elle] pense que cette aventure n’aurait pas été possible, ni positive. »

Cododo

La fatigue est la « bête noire » des parents d’enfants rapprochés constamment sollicités pour répondre aux différents besoins des enfants. Le cododo permet de mieux se reposer selon Charlotte. Il favorise un meilleur sommeil pour tou-te-s. En effet, il évite les allées et venues la nuit, les enfants ont tendance à moins se réveiller et le cas échéant à rester en demi-sommeil, rassurés par la présence de leurs parents. Il apparaît donc être bénéfique pour tout le monde.
Si pour certains les bienfaits du cododo peuvent ne pas être directement évidents, Charlotte témoigne d’une jalousie naissante des plus grands qui n’y sont plus. Ne serait-ce pas alors un signe de l’aide qu’il procure dans la gestion des besoins des plus grands ? N’est-ce pas également le signe que les besoins de proximité ne s’arrêtent pas lors de la naissance d’un autre enfant et que, bien au contraire, ils peuvent se révéler (se rappeler?) à l’un, les voyant satisfaits chez l’autre ?
Le cododo, tout comme l’allaitement peut se prolonger pendant la grossesse. Si le lit peut accueillir trois personnes, pourquoi pas quatre, voire cinq ?

Difficultés persistantes

Le maternage proximal semble simplifier la vie. Comment pourrait-ce ne pas être le cas dans la mesure où les besoins de chacun-e, du plus jeune au moins jeune, adulte compris, sont comblés ou respectés ? Pourtant, certaines difficultés semblent persistantes. Caroline écrit que « cela demande une énergie et une patience folles de répondre toute la journée à leurs demandes multiples et multipliées… ». Charlotte dit avoir la volonté de répondre aux besoins de chacun-e mais se retrouve parfois dans l’incapacité physique et/ou psychologique de le faire. Quand la plus grande rentre de l’école, elle a besoin de se décharger et est en demande de toute l’attention de sa mère, or c’est à ce moment-là que le plus grand des garçons a aussi besoin de son aide, que, bien sûr, le plus jeune a besoin de téter et que le repas doit être préparé !
Si le maternage est d’une aide précieuse, il semble à Charlotte qu’il n’y ait parfois pas de solutions. Elle s’interroge : les difficultés viennent-elles de l’âge rapproché des enfants ou plutôt du fait de devoir considérer et répondre, en même temps, aux divers besoins de plusieurs enfants en même temps? Tout était assez simple avec ses deux premiers enfants rapprochés, Émire et Marien. Ils avaient deux rythmes de bébés, quasiment similaires, et avaient une grande complicité. Ce n’est qu’à l’arrivée du troisième, Abel, que c’est devenu beaucoup plus compliqué pour elle.

Conclusion

Si le maternage, à travers l’allaitement, tend à allonger l’espacement des naissances, avoir des enfants rapprochés est possible. Le maternage s’avère être d’une grande aide pour faire face aux besoins des enfants et des parents en évitant l’épuisement, en augmentant les possibilités de faire plusieurs choses en même temps et de combler une diversité de besoins. Pour autant, il semble évident que, si avoir plusieurs enfants augmente les difficultés à surmonter, plus ils sont rapprochés et plus le défi à relever semble important !

Mélissa Plavis