« Du chant prénatal au chant avec Bébé, un cordon musical » in Grandir Autrement n°62 Les enfants et la musique, janvier 2017

Marie-Anne Sévin-Tulasne1, maman de deux jeunes filles, est musicienne et passionnée de musique relationnelle. Elle a découvert le chant prénatal grâce à sa formation en musicologie et a confirmé sa vocation lors de son propre accouchement. Elle raconte comme l’harmonie qui s’est créée entre elle et son partenaire lors de la naissance de sa première fille était incroyable. Elle a alors décidé de transmettre cette découverte et a fondé l’Association française de chant prénatal, musique et petite-enfance (AFCP)2. Marie-Anne m’a livré sa vision du chant prénatal et m’a conviée à l’un de ses ateliers à Saint-Quentin-en-Yvelines. Elle y accompagne les parents dans la création du lien à leur bébé et à leur partenaire par la voix, le son et la musique. Je suis heureuse de partager ici son enthousiasme sur le sujet.

Lors de ma participation à l’atelier, trois mamans étaient présentes, un papa, et des enfants de 3 mois à 11 ans. D’habitude, seuls les plus jeunes viennent, mais pour cette séance estivale, les grands frères et sœurs se sont invités. Parfois, Marie-Anne accueille aussi les grands-parents avec la mère lors du chant prénatal, et avec les jeunes enfants lors du chant avec bébé.

Ce fut un moment très agréable : éveil corporel, vocal, chant, effets de voix, partages, émotions, rires, en bref, une recette pour le bien-être !

« Vous ne chantez pas juste ? Offrez-vous le bonheur de juste chanter ! »

Marie-Anne explique : « Il n’y a pas besoin d’être chanteur ; chaque parent est invité à venir chanter aux ateliers de chant prénatal ou de chant avec bébé. Chanter faux, avoir une voix de crécelle, ou tout autre a priori qu’on peut avoir sur soi-même peut être dépassé. Les bébés veulent entendre la voix de leur mère et de leur père. Ils préfèrent écouter les personnes qu’ils aiment. Et puis le chant prénatal permet d’accepter sa voix, de l’apprécier, quelle qu’elle soit : avec ses forces et ses faiblesses. En un mot, il s’agit de laisser sortir et d’oser chanter. Chanter, c’est “se mettre à poil”, c’est exprimer quelque chose de l’intérieur vers l’extérieur. Beaucoup de personnes ont souvent peur de s’exposer à elles-mêmes et, par conséquent, encore plus face aux autres. Ce n’est pas toujours facile, mais ça peut faire tellement de bien ! Notre difficulté à chanter est un problème culturel : est-ce qu’un enfant s’occupe de savoir s’il chante juste ou faux ? Non. En plus, il invente des paroles, des mélodies et lâche tout. Mais on nous a dit petit-e des choses comme :  “arrête, tu vas faire tomber la pluie” ou encore “tu chantes faux !” La musique est devenue musique codée, elle s’est professionnalisée et, du coup, les gens n’osent plus. Avant on chantait dans les banquets, on entonnait des chansons paillardes, bref tout le monde chantait. On a perdu ce “chanter ensemble” si précieux ». Marie-Anne accueille souvent des gens qui ont toujours voulu chanter et qui ne se le sont jamais permis. La grossesse est parfois un prétexte, une occasion de venir chanter et c’est tant mieux !

Une approche de l’accompagnement

Marie-Anne, et plus largement les animateurs en chant prénatal, sont des accompagnateurs : ils donnent des pistes aux futurs parents. En effet, ils considèrent que ce sont les femmes enceintes et les parents qui ressentent les choses et qui connaissent leurs besoins. Bien sûr, les animateurs savent à quel point le chant prénatal peut être bénéfique. Bien qu’il ne s’agisse pas d’une discipline, d’un devoir, ni même d’une préparation à l’accouchement, bien que ce qu’ils font soit très sérieux, ça reste toujours « dans le plaisir et dans le fun que les ateliers se passent » nous dit Marie-Anne ; l’un n’empêche pas l’autre, bien plutôt, ils permettent ce sérieux. Certaines femmes témoignent de l’apprentissage qu’elles ont pu faire de leur corps au-delà même du plaisir de chanter. Marie-Anne considère que ce que ressentent les femmes est toujours juste, car leurs émotions et leurs ressentis leur appartiennent. Ceux-ci peuvent être différents d’une femme à l’autre et ce n’est pas grave. Il s’agit de prendre confiance en soi, de découvrir son corps, de l’accepter ainsi que sa voix.

Un cadre sécurisé

Marie-Anne insiste sur l’importance du cadre. Il s’agit d’un moment où bienveillance, respect, écoute, non-jugement et confidentialité sont garantis par tou-te-s et pour tou-te-s. Ce sont des conditions nécessaires pour qu’il y ait plus de liberté d’exprimer l’intime. Les femmes peuvent exprimer d’autant plus facilement leurs besoins devant leur mari, leur mère ou leur belle-mère que le cadre est sécurisé.

Tout se fait dans le respect de soi également. On ne force ni sur le corps ni sur la voix, chacun est responsable de lui-même. Si dans un exercice une personne ne se sent pas à l’aise, elle ne le fait pas. D’ailleurs plus la liberté est donnée de ne pas faire, plus les gens vont loin. Marie-Anne rappelle souvent que chaque personne est là pour elle-même, pour s’écouter et faire ce qu’elle sent avoir besoin, et non pour faire plaisir à quelqu’un d’autre, pas même, voire surtout pas, à l’animatrice.

Elle raconte : « Lors des ateliers, on peut être pris-e par de nombreuses émotions. On va chercher à accueillir les émotions qui viennent. Un “reste au creux de moi” chanté peut faire monter des larmes, dévoiler la peur de perdre son enfant. Accueillir, laisser venir et exprimer l’émotion sans jugement est souvent d’un grand bénéfice. Parfois ce sont des rires qui se déclenchent et de la joie qui se partage. Et c’est tout autant bénéfique ! »

La voix et le corps

Faire du chant prénatal au sein de l’Association française de chant prénatal, c’est faire un énorme travail sur le corps. En effet, le corps est l’instrument. On va l’accorder, le préparer avec des exercices permettant de travailler la posture, l’ancrage, l’équilibrage, le jeu avec son centre de gravité (balancement) qui est en évolution permanente chez la femme enceinte. Grâce à ses ateliers, Marie-Anne accompagne les modifications physiologiques au long de la grossesse. Elle est une sorte de doula enchantée. L’idée étant que les femmes écoutent les besoins de leur corps. Posture, respiration et énergie sont les trois axes principaux du travail.

Le son est lié au souffle et est donc indissociable d’une bonne respiration. Les vibrations et la circulation du son vont faire du bien. Certains sons peuvent apaiser ou pacifier les femmes stressées ou angoissées, certains autres peuvent dynamiser les femmes fatiguées. Le chant prénatal participe au bien-être de la femme enceinte et de son-sa partenaire. Durant ces ateliers, on peut également trouver de l’automassage ou des échanges de massage. L’éveil corporel est complètement associé à l’éveil vocal.

Une relation à l’enfant à naître

Par la voix, on enveloppe le bébé, on le baigne dans un jacuzzi de son, on lui fait un massage sonore. Par le mouvement, le bercement et le toucher, on va entrer en lien avec son bébé : on le sent et le ressent et on écoute ses réactions. Les futurs parents sont invités à se concentrer sur leur bébé.

Le lien à l’enfant à naître se fera également par les mots qu’on va poser pour lui dans les chansons. Qu’il s’agisse d’une berceuse, d’une chanson de couple ou spécifique à la grossesse ou encore d’une chanson en langue étrangère ouvrant le spectre sonore. Si des parents d’origine étrangère participent, ils peuvent proposer des chansons qu’ils connaissent. De nombreux échanges se mettent en place et ils s’amusent alors dans beaucoup de langues différentes : bambara, anglais, esperanto, etc.

Des bienfaits pour l’accouchement

Écouter son corps, expérimenter des positions qui soulagent, des mouvements qui apaisent ou dynamisent, sentir sa voix, etc. vont faciliter l’accouchement : de quoi ai-je besoin ? Dans quelle posture est-ce que je me sens bien ? Qu’est-ce que je sens quand je chante ?

Parce qu’on se sera entraîné pendant la grossesse, les automatismes viendront pendant l’accouchement. Le fait de s’être donné la liberté pendant la grossesse va permettre qu’on se l’accorde pendant l’accouchement : écoute de soi, mouvements, sons, etc. L’association de la position et du chant, le « kamasutra de l’accouchement » nous dit Marie-Anne, sera réutilisable très facilement. On osera se servir du matériel présent comme on l’aura fait : appui, suspension, etc. Plus on expérimente en séance ou chez soi, plus on sera prêt-e à le refaire. On cherche les positions qui font du bien pour lâcher la raison pendant l’accouchement.

Les sons graves vont aider à traverser la douleur de l’accouchement. Chanter peut calmer les angoisses donc calmer la douleur. En effet, les récepteurs de l’endorphine, l’hormone du bien-être, sont inhibés par l’adrénaline qui est l’hormone de la peur. L’endorphine ne peut plus se fixer donc la douleur est plus forte. En calmant les peurs, on permet d’amoindrir la douleur.

De plus, le son permet de créer sa propre bulle dans laquelle le partenaire pourra entrer en participant. Lorsque la contraction survient et dure, on a parfois besoin de prendre une inspiration qui arrêtera notre son. On pourra alors se raccrocher à la voix de son-sa partenaire et traverser la douleur à deux. Les sons partagés créent une harmonie entre les personnes. Partager tout cela avec son partenaire le prépare également à accompagner sa compagne pendant l’accouchement.

De plus, parce que l’espace est rempli avec la voix, le personnel médical ne se sent plus le besoin de parler pour combler le silence ou les bruits d’accouchement qui peuvent être angoissants ou gênants lorsqu’on n’est pas dans la bulle. Les sons permettent, indirectement, qu’on laisse la femme ou le couple faire.

Tout le travail effectué lors des ateliers est aussi au service de l’accompagnement au bébé. Faire des sons, les faire vibrer dans le petit bassin, revient à masser Bébé pendant la contraction, à l’accompagner dans sa descente et dans son propre travail. Certaines femmes font les sons pendant le travail, mais lorsqu’il y a péridurale, elles ne sentent plus forcément le besoin de chanter. Le papa peut alors continuer pour le bébé pendant que la maman se repose de ses contractions et de son travail précédent en « attendant » l’expulsion.

Ici, maintenant, après, ailleurs

Le chant prénatal sera également bénéfique pour les suites de couches : les sons aident à traverser la douleur postnatale comme les tranchées ou les douleurs pour uriner ou aller à la selle. Les automassages pratiqués redonneront de l’énergie et pourront aider à stimuler la montée de lait.

Les ateliers de chant prénatal sont accessibles avec le bébé jusqu’à 1 mois et demi, le temps de se réapproprier son corps, de partager son expérience avec les autres parents, de faire la continuité pré et postnatale. L’enfant retrouvera des repères, des sensations similaires : bercement, chansons, etc. Marie-Anne parle de cordon musical en référence au cordon ombilical.

Pour les mordus on peut continuer avec les ateliers « Chanter avec Bébé ».

Et puis, lorsque tout cela est intégré, on peut le réutiliser dans la vie quotidienne aussi : pour accompagner un enfant malade, pour soulager des douleurs ou pour calmer stress et angoisses.

D’autre part, un travail d’accompagnement est aussi possible pour des demandes spécifiques type désir d’enfant, adoption, ou encore interruption volontaire ou médicale de grossesse (rituel chanté d’accompagnement de l’enfant, d’au revoir, de pré-deuil). Par exemple, pour un désir d’enfant, on travaillera sur le corps, la confiance en soi, le lien dans le couple, le plaisir d’être ensemble et de chanter. « Tu chantes pour ton utérus », dit Marie-Anne.

Parce qu’elle était convaincue de la force d’adaptabilité de ce merveilleux outil, elle a développé cette approche pour tous les publics : enfant, personnes âgées, personnes handicapées au sein de Sosten Animation Relationnelle3.

Mélissa Plavis

1 – www.mas.sosten.org

2 – Fondée en 2004 par Marie-Anne Sévin-Tuslane et Judith Bloch-Christophe, elle propose des formations de formateur en chant prénatal ainsi que des ateliers. www.chantprenatal.com

3 – www.sosten.org