« Numérique, sociabilité et ouverture au monde » in Grandir Autrement n°67 Les enfants de l’ère du numérique, novembre 2017

Nous, enfants et adultes, sommes souvent happés par les écrans. Pourtant, la peur de voir nos enfants s’isoler et se désociabiliser surgit. L’idée répandue selon laquelle le numérique serait addictif et que, par addiction donc, nous nous enfermerions n’est pas nécessairement une réalité et les recherches montrent le contraire. Ce serait le comble que ce que nous nommons les TIC : les technologies (techniques?) de l’information et de la communication (TIC), nous isole !

Nous avons souvent tendance à différencier le virtuel de la « vraie vie ». Pourtant, plutôt que d’être entièrement séparés, il s’agit plutôt de deux mondes, en et hors ligne, qui ne cessent de s’intriquer comme le démontre certains chercheurs dans un volume de la revue Sociologie1, ainsi qu’Antonio Casilli2, sociologue, dans son ouvrage Les Liaisons numériques. Vers une nouvelle sociabilité ? (Seuil, 2010). Internet s’avère être à la fois une fenêtre sur le monde et un outil de communication interpersonnelle : il permet une connexion aux autres et au monde, tout en pouvant être le vecteur, parfois et pour certains, d’une reconnexion à soi, voire d’une transformation de soi.

Continuités et créations de liens

Internet et notamment les réseaux sociaux permettent principalement de ne pas perdre de vue des amis de jeunesse ou géographiquement éloignés. Le lien est activé régulièrement, voire renforcer grâce à ce type d’outils : les gens partagent des nouvelles sur leurs murs ou à travers les messageries instantanées associées.

Certaines amitiés peuvent se créer sur des forums ou sur les réseaux sociaux. Par exemple il n’est pas rare que des personnes se découvrent des intérêts communs, par l’intermédiaire de publications récurrentes postés sur un sujet, et se rencontrent. D’ailleurs, sur ces mêmes réseaux sociaux, certains groupes virtuels ont pour buts explicites de permettre des rencontres régulières. Il s’agit souvent de groupes destinés à des personnes se considérant comme minoritaires et ayant besoin de se trouver et se retrouver, bref de créer des liens.

En dehors d’Internet, un simple outil numérique, connecté ou non, grâce à son côté attrayant et notamment chez les enfants, peut servir de vecteur entre eux. Par exemple, je connais un enfant pour qui être dans un groupe, ainsi que créer un lien privilégié avec un autre, et notamment un autre jeune, est difficile. Ici c’est l’outil numérique en lui-même qui l’a aidé à communiquer. J’ai pu l’observer, à un moment donné, ne jamais se balader sans sa tablette. Je l’ai donc observé et j’ai compris que cela lui permettait, en jouant assis, de faire venir à de lui certains intéressés, de commencer à parler, voire de prêter sa tablette pour jouer ensemble. Et dès lors qu’une sorte de relation était engagée, il faisait en sorte de poser sa tablette pour aller jouer au foot, ou à d’autres jeux. Sa tablette n’était plus seulement un outil de jeu, d’occupation quand il était seul mais devenait également un moyen (media) permettant d’approcher d’autres enfants, voire d’autres adultes. Elle lui permettait donc de dépasser sa peur du premier pas vers l’autre. L’addiction n’était en fait qu’apparence. Je remarque également que les jeunes ayant un accès illimité aux écrans privilégieront les relations sans écran dès que celles-ci sont possibles, d’où l’importance de rendre les contacts « hors-ligne » possibles.

Apprentissages et transformation de soi

Internet est aussi parfois le vecteur de belles rencontres. Les équipements permettant l’accès à Internet sont des fenêtres sur le monde permettant d’avoir accès à une quantité incroyable de savoirs, et ce, en continu. La recherche d’informations permet parfois d’arpenter et de découvrir un monde méconnu voire inconnu. Par exemple, certaines femmes ayant subies des violences obstétricales ont pu découvrir qu’elles n’étaient pas seules. En plus d’avoir peut-être pu déposer leurs histoires douloureuses auprès d’une communauté à l’écoute, elles ont pu parfois rencontrer hors-ligne d’autres femmes, personnellement ou dans des groupes de parole : sage-femmes, doulas, victimes de violence, etc.

Antonio Casilli soutient qu’Internet peut même déclencher la propre transformation d’un individu. En expérimentant virtuellement un personnage que nous ne semblons pas être « hors ligne », nous pouvons découvrir ou développer certains traits de notre personnalité en donnant à voir une image de nous-même que l’on aimerait voir advenir hors-ligne. Nous pouvons par exemple dépasser notre timidité. Le numérique peut donc nous donner la possibilité de nous expérimenter nous-même à travers la relation aux autres.

Concernant les enfants, jouer en ligne et regarder des vidéos créent parfois le désir d’approfondir la relation et d’entrer en contact avec ces personnes distantes. Les jeunes (et moins jeunes) s’organisent pour échanger en utilisant par exemple des logiciels de discussion de groupe comme Discord ou de discussions en petits groupe ou en binôme comme Skype. Cela leur permet de discuter librement ou d’échanger des techniques numérique en tout genre. Ils peuvent même expérimenter les relations d’entre-aide en partageant leurs compétences informatiques, tout en en développant de nombreuses autres. L’utilisation du numérique peut également être source de nombreux apprentissages informels tels que la lecture, l’écriture, l’orthographe, etc, ou formel s’ils (si on) décident de suivre des cours en ligne type MOOC.

Multi-modalité des relations

De nombreux sites sur internet permettent des rencontres de différents types : durables ou non, courtes ou prolongées, amoureuses, amicales, d’échange de services et de biens voire de don. Les rencontres qu’ils créent, parfois sans lendemain, restent différentes des rencontres fortuites faites dans les espaces publics comme les commerces, les transports, ou lieux festifs, sans les empêcher. Les rencontres permises par ces sites ont un objectif précis et explicite : par exemple, partager un trajet en voiture (Blablacar), acheter ou vendre des biens d’occasion (Leboncoin), héberger contre service (Helperx), etc.

Les contraintes qui structurent habituellement les réseaux sociaux personnels peuvent être ignorées par l’absence d’engagement relationnel durable. Certains préjugés sont dépassés et les questions d’âges, de milieux sociaux, de cultures, de choix politique, de milieux professionnels font moins barrière.

Grâce à certains sites web, les liens peuvent devenir récurrents et créer de grandes amitiés. Je pense notamment aux SEL (Systèmes d’Échange Local) qui, de plus en plus, existent localement ou virtuellement. Deux types de sociabilité peuvent donc être créés sur Internet : avec et sans lien. Toutefois ces deux sociabilités gardent un caractère individuel. Il s’agit à chaque fois d’expériences relationnelles qui peuvent permettre à chacun-e de se découvrir soi-même à travers des échanges nouveaux, parfois improbables, locaux ou de part le monde. Ces différents types de relations, coexistantes, sont toutes enrichissantes de par ce qu’elles nous apprennent sur nous-mêmes et de par ce qu’elles nous permettent d’expérimenter.

Pour conclure, les relations sociales ne sont donc pas appauvries par Internet, elles sont même parfois nourries. Le numérique, plutôt que de créer l’isolement, peut diminuer la sensation de solitude. Il offre de nouvelles modalités aux relations et les complexifie. Le numérique et Internet permettent à la fois de créer des amitiés, mais principalement de poursuivre les échanges avec ses amis ou sa famille, de maintenir le contact, ainsi que de rendre accessible de nombreuses informations au plus grand nombre. Social et numérique ne sont donc pas deux termes antinomiques. Dans les faits, le numérique transforme la sociabilité : celle-ci évolue avec lui.

Mélissa Plavis

1 – Éric Dagiral et Olivier Martin « Liens sociaux numériques. Pour une sociologie plus soucieuse des technique », in Sociologie, vol 8, 2017. https://sociologie.revues.org/3149#tocto1n4

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