« Apprendre à nager par soi-même » in Grandir Autrement n°70 Les enfants de l’eau, mai 2018

L’histoire de l’apprentissage de la nage montre que de nombreuses techniques d’enseignement de la nage ont été expérimentées au fil du temps avec plus ou moins de succès. Enseigner la nage est-il vraiment nécessaire ? Un enfant désireux de jouer dans l’eau avec ses amis n’ira-t-il pas, à tâtons, les rejoindre et expérimenter progressivement les mouvements dans l’eau, puis la flottaison ? Quid donc des apprentissages informels et autogérés de la nage ?

Dans son ouvrage L’École de la simplexité1, Bernard Collot retrace les différentes expériences d’enseignement de la nage : des « séances collectives à plat ventre sur un tabouret » en passant par l’apprentissage familial où les parents adoptent la même technique « mais directement dans l’eau, la main du papa ou de la maman sous le ventre », jusqu’aux méthodes « pas très pédagogiques » consistant à « [balancer] son rejeton dans la flotte et lui disant, débrouille-toi, je m’en vais ! » ou encore l’expérience d’apprentissage massif de la natation des années 60-70 directement en grand bassin, où les enfants étaient classés par niveau de technique ou d’angoisse et dirigés par des adultes imposant des exercices visant à l’acquisition de la nage. Mais il rappelle également « les méthodes inventées par les enfants eux-mêmes quand la rivière ou la mer était le terrain de jeu villageois et qu’il fallait finir par savoir nager pour participer aux rigolades collectives. Le fagot de bois ou de joncs qui permettait d’aller avec les autres… jusqu’au moment où on le lâchait sans même s’en rendre compte. La vague qui vous soulevait alors que vous marchiez à l’horizontale sur vos deux mains… ».

Apprendre à nager par soi-même

Apprendre à nager par soi-même ne signifie pas apprendre à nager seul et en dehors de tout contexte, mais avec les autres et dans un milieu, aquatique donc. L’habitude d’être dans l’eau depuis le plus jeune âge permet d’appréhender l’eau sans peur. La motivation et la persévérance de l’enfant lui permettent de s’exercer encore et encore pour acquérir un meilleur niveau de compétence.
Katy raconte : « Ma fille n’a jamais porté de brassière. Nous allions régulièrement à la piscine. Pendant une période assez courte, ma fille voulait y aller trois fois par semaine. Elle se mettait sur le petit escalier pour entrer dans la piscine, sautait dans l’eau où elle n’avait pas pied et voulait que je la rattrape et cela des dizaines de fois, puis un jour elle a fait un mètre, puis deux, puis trois ». Les expériences d’Amandine démontrent également comment la fréquentation régulière du milieu aquatique est un facteur nécessaire : « Nous avons été très tôt nous baigner avec mon premier bébé, à la piscine, à la mer, au lac. On le prenait dans nos bras ou il était à côté de nous au bord de l’eau. Il barbotait comme il voulait. Plus il grandissait et plus il était à l’aise dans l’eau. Il a appris à son rythme, alternant les sortes de nages, sous l’eau, dessus, petit chien, brasse un peu dans tous les sens. Il est toujours plus à l’aise sous l’eau. Tout ça grâce à la motivation et sa passion de l’eau et des animaux marins. » Pour son deuxième fils, l’expérience fut différente, mais tout aussi « autonome » : « Mon deuxième enfant a 2 ans maintenant, il est lui aussi très à l’aise dans l’eau. L’été dernier nous avons passé trois semaines à la plage, il avait 1 an et demi. Après avoir passé quelques heures sur le bord à regarder les vagues il s’est lancé, heureux. Il marche dans l’eau, jusqu’au cou, étend les bras et essaye de se faire flotter en soulevant ses pieds du sol, repart jouer et éclabousser plus près du bord, revient flotter plus loin et ainsi de suite. Cela lui est arrivé de passer la tête sous l’eau, mais il n’a pas eu peur, et se relève tout seul la plupart du temps. Nous sommes évidemment tout près de lui à chaque mouvement, mais le laissons gérer comme il le sent […] Quand le niveau de l’eau est approprié, il s’allonge et avance en flottant et en poussant avec ses mains sur le sol. Je n’ai pas de doute qu’il apprendra à nager lui aussi à son rythme quand il sera prêt. »

Motivation intrinsèque

L’expérience d’Alix, mère de deux filles, montre également comment l’intérêt de l’enfant est moteur dans l’apprentissage, puis comment la stimulation par les pairs, souvent plus âgés, est utile : « Choupette […] est une enfant dont le principal centre d’intérêt est l’esthétique. Il n’y a rien d’étonnant à ce que la queue de sirène qu’on lui a offerte déclenche un regain d’intérêt pour l’apprentissage de la nage. Mais je crois que c’est encore davantage le fait que nous ayons été dans un camping avec une piscine, dans laquelle elle sautait tous les jours, entourée d’enfants sachant nager. Elle privilégie toujours la grâce de ses gestes à leur efficacité. Elle nage donc avec peu d’assurance, ce qui est angoissant pour les personnes l’encadrant. Mais elle y arrive réellement. D’ailleurs, sachant à peine nager, elle fait des pirouettes (parce que les pirouettes avec la queue de sirène, c’est stylé…). Elle trouve donc l’habileté quand ça a du sens pour elle ».
La seconde fille d’Alix a appris à nager tout autrement. Chaque enfant semble avoir ses motivations et ses manières propres d’entrer dans la nage. L’angoisse que la société nous inculque quant à la possibilité de se noyer doit être dépassée, ainsi que l’angoisse et le regard souvent désapprobateur des gens. Alix raconte comment cela s’est passé pour elle : « Cabriole montrait des signes qu’elle se sentait prête à nager. Sa grande sœur venait de se lancer sans les brassards. Je crois que ça l’a stimulée. Elle s’est mise à sauter du bord de la piscine. Comme je n’étais pas en maillot de bain, je la faisais sauter en tenant ses mains, moi sur le bord de la piscine, elle se jetant du bord dans l’eau. Puis je me suis tournée, seulement quelques secondes, le temps qu’elle saute sans m’avoir attendue. Alertée par le bruit je retourne la tête vers elle. Elle était sous l’eau. Je suis clairement paniquée. La connaissant bien, je sais qu’elle est consciente que je ne l’accompagne pas et qu’elle prend ce risque volontairement. J’ai donc, pendant un quart de seconde, envisagé qu’elle saurait quoi faire, puis n’y tenant plus, j’ai plongé habillée dans la piscine. Elle n’était clairement pas en situation de danger puisqu’elle a l’habitude de plonger la tête sous l’eau. Elle retenait sa respiration et ça ne durait pas assez pour qu’elle tente de respirer et s’étouffe. Rétrospectivement, je pense qu’elle aurait pu se débrouiller. Mais entre mon angoisse et le regard des gens autour sur l’enfant, j’ai préféré sauter (même toute habillée) que de la laisser. […] La dernière fois que nous sommes allées à la piscine, aucune de mes filles n’a réclamé ses brassards. Je ne les ai pas proposés non plus parce que j’avais assez d’énergie pour être vraiment présente. Comme elles sautaient d’une marche immergée, Cabriole a demandé à ce que je ne la rattrape pas quand elle se laissait glisser dans l’eau. Je me suis mise un peu plus loin, à deux mètres. Elle a décidé de glisser dans l’eau. Sa tête s’enfonce sous l’eau, et je vois ses yeux grands ouverts sous l’eau, accompagnés d’un grand sourire, et elle pédale jusqu’à m’attraper pour hisser son corps hors de l’eau et respirer. Elle n’a aucune peur, sait dans quoi elle se lance avec détermination et a une satisfaction manifeste en sortant. J’ai eu un peu d’angoisse, mais son assurance m’a convaincue. Je n’aurais tout simplement jamais imaginé qu’on puisse nager sous l’eau pour débuter ».

Les enfants n’apprennent donc pas à nager seuls, mais par eux-mêmes, parce qu’on leur permet de fréquenter l’eau régulièrement, que d’autres personnes plus expérimentées sont présentes. Il s’agit également de leur montrer de l’attention si nécessaire, mais surtout confiance et patience. Il me semble que les différents témoignages montrent également qu’aucune intention vis-à-vis de l’apprentissage de la nage n’est nécessaire.

Mélissa Plavis

1 – L’École de la simplexité, Bernard Collot, chapitre Piscine, TheBookEdition.com
https://www.thebookedition.com/fr/l-ecole-de-la-simplexite-p-69923.html

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