« Hyperémotivité ou hyperémotionnalité? » in Grandir Autrement n°64 Les émotions, mai 2017

Parce que les émotions sont déclenchées par des perceptions du monde, elles sont directement liées à notre sensibilité. Les émotions sont des réactions et se donnent à voir par des signes extérieurs comme des mimiques, des gestes, des mouvements typiques, ou encore des rires et des larmes. Elles s’expriment et se ressentent également intérieurement : notre cœur bat plus rapidement, notre ventre se « noue », etc. Les émotions ont une physiologie et sont une biochimie. Elles correspondent à l’activation de certaines zones cérébrales ainsi qu’à la sécrétion de cocktails d’hormones se diffusant dans tout le corps. Si l’émotion est déjà, par définition, puissante, voire violente, quid de l’hyperémotivité ? Tâchons de déconstruire les a priori concernant l’hyperémotivité pour envisager ce qu’elle pourrait être au sens strict : de l’hyperémotionnalité.

Certaines personnes expriment le fait qu’elles vivent (souvent) leurs émotions plus intensément que leur entourage. Sentent-elles plus ou plus fort que d’autres ? L’hyperémotion est-elle directement corrélée à la manière dont elle s’exprime ? L’existence d’émotifs extravertis et introvertis semble dire le contraire.

Certains individus, dits hypersensibles, prennent conscience de leur hyperémotivité à travers le regard des autres : « Tu en fais trop ! ». L’hyperémotivité apparaît pour eux comme une hyperexpressivité, soit une expression qui serait inadéquate à la sensation perçue, voire exagérée. Pour ceux qui la vivent, il n’en est rien. Leur ressenti est donc minimisé et un jugement de valeur posé.

D’autres repèrent leur hyperémotivité dans le fait qu’ils se sentent obligés de ne rien montrer d’eux tellement la violence de leurs émotions leur paraît disproportionnée par rapport à ce que la majorité exprime. Ils réussissent, par le conditionnement de leur éducation ou de la société, à enrayer l’expression extérieure de leurs émotions : leurs larmes sont ravalées et les cris retenus, pour autant leur cœur ne bat pas moins vite, les muscles se tendent, le ventre se noue, etc.

Là où les hyperémotifs extravertis peuvent souffrir du jugement de valeur émis implicitement, les introvertis pourraient tout autant souffrir à cause de l’absence de reconnaissance de leurs émotions. Les émotions refoulées s’accumulent pour éventuellement voir plus tard les sujets imploser (par somatisation) ou exploser (hyperexpression).

Hyperémotivité ou « hyperémotionnalité » ?

Isabelle Filliozat, dans Que se passe-t-il en moi ?1, explique justement que nos émotions sont parfois devenues inappropriées et disproportionnées du fait de notre passé, de la manière dont nos émotions ont été exprimées et accueillies par autrui ou par nous-mêmes. Cette thèse semble ne pas prendre en compte la possibilité qu’il existe des degrés d’émotivité (d’« émotionnalité ») et donc de sensibilité différents. L’hyperréactivité, bien que souvent corrélée à l’« hyperémotionnalité », ne lui correspond pas nécessairement même si on pourrait le faire croire. L’hyperréactivité (hyperémotivité) ici énoncée ne peut, selon moi, exister qu’au fil du temps, par rapport à une personne donnée. En revanche, la question de l’« hyperémotionnalité » est celle du rapport à une norme et non à l’individu exprimant une émotion. En effet, si l’on considère que les émotions sont des réactions physiologiques et qu’elles induisent des réactions physiques telles que l’augmentation cardiaque, la tension des muscles, etc., peut-on envisager que l’activation cérébrale et les doses hormonales produites le soient plus souvent ou en plus grande quantité, voire soient plus « agissantes » chez certaines personnes ? Les hyperémotifs ne seraient pas simplement des personnes qui expriment plus ou trop, mais des personnes qui (res)sentent plus que d’autres, voire trop pour ce qui serait la norme.

Critère de l’« hyperémotionnalité »?

Il semble que le critère de l’expression de l’émotion ne soit donc pas le bon pour sortir du cliché de l’hyperémotivité comme hyperexpression et pour comprendre l’« hyperémotionnalité ». On ne peut pas parler d’hyperémotivité sous prétexte qu’une personne pleurerait « tout le temps » ou plus qu’une autre, se mettrait en colère « pour un rien », ou déprimerait tous les deux jours. D’abord parce que certaines personnes vivent peut-être la même chose sans un mot, sans un pleur, sans un cri, et puis parce que d’autres, au moins en théorie, pourraient exagérer les faits en extériorisant fortement quelque chose de peu intense comme un comédien le ferait.

En bref, l’hyperémotivité au sens commun du terme ne reconnaît que les hyperexpressifs, dans lesquels il pourrait y avoir des hyperémotifs extravertis et des émotifs exagérant (si toutefois cela est possible). Le sens commun ne considère pas les hyperémotifs introvertis.

Existe-t-il alors un critère qui permettrait de reconnaître que certaines personnes vivent des émotions, joie, colère, tristesse, désir, dégoût, plus souvent ou plus intensément que la majorité ? Des personne qu’on appellerait des « hyperémotionels » ? Existe-t-il des situations où certaines personnes sont émues (au sens strict du terme, c’est-à-dire mis en mouvement par une réaction physiologique déclenchée par une situation) alors que d’autres non, et ce en dehors de tout critère historico-personnel ? Comment déterminer l’existence réelle de ces « hyperémotionnel-le-s » ?

Sensations et émotions restent subjectives. Bien que notre connaissance du sujet s’affine au fil du temps grâce aux outils techniques modernes permettant de tester scientifiquement toujours plus d’hypothèses, que sait-on de la différence de sensations entre différentes personnes à même activité cérébrale, ou à même quantité d’hormones produite ?

Nos (hyper)émotions sont justes

Au final nous restons ignorants quant aux ressentis réels des personnes. Que nos émotions soient fortement exprimées ou pas, que nous soyons hyperémotifs au sens strict (« hyperémotionnels ») ou pas, telle n’est finalement pas la question. Que nos réactions soient considérées comme (largement) au-dessus de la norme ou (largement) en dessous de celle-ci, que nos émotions soient ressenties intensément ou pas, qu’elles soient intenses ou pas, ce qui est important est qu’elles sont, et qu’elles sont nécessairement justes pour nous-mêmes, parce que nous sommes tels que nous sommes de manière innée ou acquise. Nous pouvons apprivoiser nos émotions et les comprendre. Il nous suffira, si je puis dire, d’apprendre à les accueillir telles qu’elles sont et telles qu’elles s’expriment dans la limite du respect d’autrui évidemment.

Avoir besoin de dire son hyperémotivité est, je crois, le signe d’un besoin de reconnaissance. En effet, s’il est nécessaire de plaider l’hypersensibilité ou l’hyperémotivité, et donc, si besoin, d’exagérer l’expression de nos émotions, ou à l’inverse l’affaiblir pour entrer dans un moule et ne pas se faire remarquer, c’est parce que nous ne sommes souvent pas reconnus tels que nous sommes, tels que nous sentons, tels que nous nous émouvons. La reconnaissance de notre singularité est une nécessité, et il ne devrait pas être nécessaire de démontrer ou de cacher sa différence pour être reconnu et accepté tel quel.

Les enfants : tous des hyperémotionnels ?

Cette reconnaissance de la justesse des émotions est primordiale, notamment chez les enfants. Nous devrions donc chercher à accueillir toutes les émotions, même celles qui nous semblent complètement disproportionnées du fait de notre regard d’adulte, même celles qui ne semblent pas s’exprimer. Acceptons la puissance des émotions de nos enfants et cherchons à être attentifs aux mots et aux signaux, même les plus faibles. Ainsi nous serons plus à même de permettre à nos enfants d’appréhender leurs émotions telles qu’elles viennent pour qu’ils les apprivoisent, qu’ils apprennent à les entendre et se (re)connaître à travers elles. D’autre part, n’oublions pas de considérer aussi l’hyperexpressivité comme une éventuelle demande de reconnaissance de cette émotion qui est en fait le signe que l’enfant nous crie quelque chose que l’on n’entend pas, que l’on ne comprend pas.

Prendre en compte les émotions telles qu’elles s’expriment sans jugement ni répression, se questionner, s’ouvrir, et s’assurer de ce qui est, permet l’apaisement et l’apprentissage de son propre fonctionnement émotionnel. Puissions-nous offrir ce cadeau à nos enfants.

Mélissa Plavis

1 – Que se passe-t-il en moi ? Mieux vivre ses émotions au quotidien, Isabelle Filliozat, Éditions Marabout (2013).

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