« Biological nurturing et motricité libre » in Grandir Autrement n°71 L’allaitement, un enjeu de société, juillet 2018

Malgré nous et souvent inconsciemment, nous entravons l’exercice des capacités des enfants dès leur plus jeune âge. Les enfants grandissent dans des conditions où ils expérimentent certaines compétences plus tardivement que cela n’est biologiquement possible, ce qui nous conforte dans l’idée typiquement occidentale que les enfants ne sont pas capables. En prendre conscience est un premier pas pour pouvoir ensuite travailler à ne pas entraver leurs capacités. Les observer nous permettra de faire grandir notre confiance en eux et de ne pas empêcher les expériences nécessaires à leurs apprentissages pour devenir des adultes accomplis.

Dans une société où la domination adulte est structurelle1, il est bien difficile d’en sortir. Pour autant, c’est aussi par le travail de chacun.e que les mœurs avanceront. Un adulte changeant ses habitudes et ses attitudes donnera à voir et à penser aux autres, simplement en étant. Il est possible de changer le monde, en se changeant d’abord soi-même. L’allaitement est un exemple, un « problème » de société. Allaiter son enfant est une chose, lui donner l’accès au sein pour se nourrir par lui-même en exerçant toutes ses capacités en est une autre.

Allaitement en madone

Allaiter à la demande, ou « aux signes d’éveil », permet aux bébés d’autogérer leur alimentation. En effet, dans des conditions biologiques normales et respectées, un bébé saura comment et à quelle fréquence stimuler sa mère pour qu’elle produise une quantité de lait idéale pour lui.

À défaut de pouvoir observer régulièrement et depuis notre enfance des femmes allaiter, on nous a enseigné, a posteriori, à allaiter en madone2. Dans cette position, Bébé est alors au mieux de côté, au pire sur le dos (si notre inconfort nous pousse à nous pencher en avant) et ainsi la gravité joue contre lui. Nous devons le maintenir et le porter, d’où tous les coussins que l’on utilise pour se sentir moins inconfortable. Dans cette position bébé ne peut exercer ses capacités : essayez donc de vous allonger sur le dos et de relever la tête pour attraper avec la bouche quelque chose qui serait quelques centimètres au-dessus : pour sûr, vous apprécierez un maintien de la tête. Même de côté, la position est, certes moins inconfortable, mais pas beaucoup plus pratique du point de vue de Bébé. Maintenant, essayez de vous allonger sur le ventre et relevez la tête vers le haut, n’est-ce pas beaucoup plus facile ? Glissez ensuite vos bras et vos jambes sous votre corps, n’est-ce pas encore plus facile ? Les nourrissons sont capables de cela. En se mettant en position semi-assise, avec son bébé ventre contre ventre, nous pourrons nous en rendre compte.

Biological Nurturing

Pour permettre aux bébés d’exercer toutes leurs capacités dès leur naissance, nous pouvons les porter de manière à ce que la gravité ne joue pas contre eux (ni contre nous). Plutôt que d’allaiter sur nos genoux, installons-nous en arrière, bébé sur le ventre les jambes vers le bas et non sur le côté, de manière à ce qu’il puisse pousser dessus pour accéder au sein. Ses petits bras se glisseront sous son corps pour se redresser tant que possible, il réussira à reculer sa tête et la jeter en avant pour trouver le sein, puis, grâce à son réflexe de fouissement, il pourra trouver le mamelon. Ces réflexes sont observables dès la naissance. Parce que nous ne laissons pas le temps nécessaire aux bébés pour accéder au sein, on ne peut les observer et on perd l’idée que cela est possible et que les bébés humains, bien que grandement dépendants de leur mère ou d’une autre femme à la naissance, ont des compétences3. Pour cela, il est nécessaire d’être patiente et de ne pas faire plus que ce qui est nécessaire. Alors seulement nous pourrons observer ses réflexes archaïques qui ne peuvent s’exercer que dans le cas où la mère est en position semi-assise (voire allongée), mais en aucun cas en position verticale, le bébé n’ayant pas assez de force pour se hisser verticalement. Cette manière de ne pas empêcher son enfant de se nourrir par lui-même, par une position inadaptée ou des actes venant faire à la place du bébé, est nommée « biological nurturing ».

Empowerment du bébé et de la mère

Je me souviens qu’il y a un peu plus de dix ans, on suggérait ce type d’allaitement lorsque les mères rencontraient des problèmes d’allaitement. Nous expliquions aux mères que les bébés étaient ainsi idéalement positionnés pour stimuler correctement la production lactée et pour éviter les crevasses ou tout autre genre de défi à surmonter. Il me semble qu’aujourd’hui, nous pourrions suggérer le biological nurturing comme norme biologique, parce que permettant aux bébés d’exercer toutes leurs capacités et leurs réflexes, les invitant ainsi à autogérer, dès le plus jeune âge, leur alimentation sans pour autant nier la juste interdépendance entre mère et nourrisson, évidemment5.

Le biological nurturing permet également à la mère de constater les capacités de son enfant et ainsi de prendre confiance en lui dans sa capacité à être actif dans son alimentation et en elle-même dans sa capacité à le nourrir, notamment grâce à une bonne stimulation.

Il permet encore de favoriser les interactions mère-enfant, notamment par le contact visuel direct avec son enfant. Le biological nurturing est bien sûr facilité par un portage intensif, ce qui est déjà le cas pour l’allaitement en général. En effet, un enfant non porté, éloigné de sa mère, ne pourra entrer en contact avec elle de la même manière puisque la mère ne pourra réagir que tardivement aux signaux de l’enfant, c’est-à-dire, la plupart du temps à ses pleurs. Or bien avant qu’un enfant pleure pour demander la tétée, il montre de nombreux signes qu’on apprend rapidement à détecter si on est proche de lui. Il sera beaucoup plus compliqué pour un bébé qui pleure d’exercer ses réflexes et pour la mère de lui laisser le temps d’accéder au sein par lui-même : les pleurs étant souvent (et heureusement) insupportables pour la mère, elle voudra rapidement le soulager. Dans ce cas, pour plus de rapidité et pour répondre au besoin devenu urgent, elle lui donnera le sein en lui mettant en bouche, plutôt qu’en lui permettant simplement l’accès.

Expérimentation et apprentissage par soi-même

Les comportements innés de la mère et de l’enfant sont rendus possibles par le Biological nurturing qui n’est en fait qu’une attitude adoptée par la mère pour ne pas empêcher l’expérimentation du nourrisson, ses réflexes archaïques ainsi que leur exercice et le renforcement de ceux-ci, et donc pour ne pas empêcher la pleine capacité d’agir du bébé en fonction de son niveau de développement. Il ne s’agit en fait que des prémisses de la motricité libre.

Encore une fois, dans le cas de l’allaitement, l’enseignement empêche (comme la plupart du temps) l’expérimentation et l’apprentissage par soi-même. Il crée la sous-estimation des compétences de chacun.e, enfants ou parents, et produit des individus faiblement compétents (ici en rapport aux possibles biologiques). Pour s’en convaincre, si besoin en est, il suffit de regarder quelles sont les compétences physiques, sociales et techniques des enfants dans d’autres contrées. Nos attitudes, inconsciemment infantilisantes (dont le terme péjoratif en dit déjà long sur notre conception de la catégorie d’enfance), renforcent l’idée même que nous avons de ces enfants. Il s’agit d’un cercle vicieux. Inversons le sens du cercle pour qu’il devienne vertueux, afin qu’observation, confiance et compétences ressurgissent !

Mélissa Plavis

1 – Yves Bonnardel, La Domination adulte, L’oppression des mineurs, Éditions Myriadis (2015).

2 – On peut voir cette position dans cette vidéo par exemple : https://www.youtube.com/watch?v=PQkYE6IMIZg

3 – Cela est valable pour tout un tas de compétences comme celle, par exemple, de communiquer sur leurs besoins d’élimination.

4 – Une vidéo permettant de visualiser le « biological nurturing » : https://www.youtube.com/watch?v=ZzrdbjAma34

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