«Jeux sportif: du formel à l’informel» in Grandir Autrement n°65 Jouer, c’est la liberté!, juillet 2017

Votre enfant rechigne, voire refuse de se rendre à sa séance de sport hebdomadaire, mais vous êtes convaincu que c’est bon pour lui d’y participer ? Vous ne l’avez inscrit à aucun club sportif cette année ou alors il a abandonné en cours de route et vous êtes mal à l’aise avec cela ? Rassurez-vous, lui laisser du temps (vraiment) libre est peut-être une bonne idée ! Je propose de dédramatiser le refus de votre enfant à participer à ces séances de sport formel en mettant en avant l’importance du jeu libre dans leur construction individuelle. J’aborderai la question des activités extrascolaires en reprenant des points de l’argumentation de Peter Gray, présentées dans son livre Libre pour apprendre1, qui, selon moi est un véritable « booster de lâcher-prise ».

Les enfants d’aujourd’hui ont-ils vraiment du/des temps libre(s) ? Je veux dire des temps leur appartenant, où ils peuvent décider librement de ce qu’ils souhaitent faire, en dehors de la présence d’un adulte et sans que leur temps soit minuté ?

Parce qu’ils vont à l’école et ont pour la plupart de (nombreuses) activités « extrascolaires », ils passent un temps important sous la direction et la supervision d’un ou plusieurs adultes. Or, si l’on en croit Peter Gray, les enfants acquièrent la majorité des compétences nécessaires pour devenir un adulte accompli dans une société donnée grâce au jeu libre : « C’est en jouant avec les autres enfants, loin des adultes, que les enfants apprennent à prendre leurs propres décisions, à contrôler leurs émotions et leurs réactions impulsives, à se mettre à la place d’autrui, à négocier en cas de désaccord et à se faire des amis. En somme, le jeu est le moyen grâce auquel les enfants apprennent à prendre leur vie en main »2. Malgré ce constat, nous leur imposons de s’inscrire à des activités extrascolaires, souvent parce que cela est « bien vu ». En pensant faire leur bien, nous les contraignons toujours un peu plus à être dirigés. Nous scandons leur temps et les empêchons ainsi d’organiser eux-mêmes leur temps, ainsi que de jouir de temps réellement libres et disponibles pour s’ennuyer ou faire tout ce qui leur semble bon pour eux-mêmes comme par exemple se réunir entre pairs et organiser leurs propres jeux, sportifs notamment.

Sport formel ou jeux sportifs informels ?

Faire du sport en club implique de participer à des entraînements réguliers dirigés par un adulte, avec horaires déterminés, et souvent, de faire des matchs en compétition. Dans ce type de système, les équipes sont prédéterminées et fixes. Lors d’un match, même si deux équipes qui s’affrontent se trouvent être complètement déséquilibrées, les joueurs restent dans leurs équipes respectives. Ceci est tenable seulement grâce au fait que l’objectif est de gagner le match, voire le championnat. L’objectif principal est donc extrinsèque à l’activité elle-même. En revanche, jouer un sport de rue, que ce soit du foot, du basket ou du roller-hockey, relève d’une toute autre logique.

En effet, lorsque des enfants se rencontrent et se mettent à jouer, les règles sont la plupart du temps minimales, il n’y a pas d’équipe prédéterminée, pas d’adultes – ou tout au moins s’il y en a ils n’ont pas plus de place que les enfants-, et enfin, la « gagne » et le comptage de points ne sont plus centraux. Il s’agit en fait de jouer pour jouer sans gratification extérieure : les objectifs sont intrinsèques ) la pratique elle-même. Dans cette configuration de jeu, les plus âgés ou les plus expérimentés s’handicapent éventuellement pour permettre aux plus jeunes et aux moins expérimentés de participer sans être complètement dépassés. En effet, pour que le jeu puisse continuer, il est nécessaire que tout le monde trouve sa place et son plaisir, que chacun, en tant qu’individu ou en tant qu’équipe, puissent être satisfaits.

Sport formel et sport informel permettent différents apprentissages. Selon Peter Gray, « le sport [formel] ne constitue pas un substitut valable aux jeux informels ». En effet, si le sport formel en club et en compétition n’est pas dénué d’intérêt, l’importance du sport libre et informel est grande. Pourvu que le jeu soit libre, qu’il soit sportif ou non, il est biologiquement nécessaire aux enfants pour développer des compétences techniques, sociales et émotionnelles.

« Le jeu informel n’est autre qu’une danse d’improvisation collective »3

Alors que les règles du sport formel sont imposées par un règlement émanant d’une fédération, les jeux sportifs informels impliquent une coconstruction des règles, voire une adaptation de celles-ci au cours du jeu. De plus, les règles s’adaptent aux conditions du jeu et non l’inverse. On s’aperçoit alors que le jeu informel est une sorte de préparation à la vie démocratique. En effet, les règles sont proposées par les joueurs et pour les joueurs. Elles sont vécues et modifiées et ajustées en fonction des difficultés rencontrées. Les (parfois longues) discussions entre jeunes cherchent à mener au consensus, c’est-à-dire que tout le monde doit être d’accord sur les règles mises en place. Nous pouvons parfois nous surprendre à être agacés de les voir « perdre leur temps à discuter plutôt qu’à jouer ». N’est-ce pas le signe que notre idée du jeu est restrictive et ne prend pas en compte toute sa richesse ? Le jeu libre implique de nombreuses situations que nous pensons en dehors de celui-ci et pourtant ce sont aussi des moments d’apprentissage extrêmement forts. Dans les jeux sportifs informels, les compétences physiques ne sont pas forcément les plus importantes. Les compétences sociales et émotionnelles s’y développent grandement également.

Lors des jeux sportifs de rue (ou de campagne), rien ne doit être fait, l’important est simplement d’y mettre du sien, car les règles impliquées par le jeu ne sont pas seulement celle du jeu à proprement parler, mais également celles qu’on s’impose en plus, pour que tous les joueurs se sentent bien. L’équité prime sur l’égalité, la coopération sur la compétition : chacun doit trouver sa propre place. En effet, les jeunes vont devoir agir comme l’autre aimerait qu’on agisse pour lui et non comme ils aimeraient qu’on agisse pour eux-mêmes, et ce, dans la mesure où chaque personne est différente, a des capacités, compétences et particularités différentes. Que les autres soient satisfaits est plus important que gagner, car si gagner est le seul objectif, si un jeune exhibe ses compétences en écrasant les autres, ceux-ci ne pouvant trouver une place satisfaisante, risqueraient de quitter le jeu.

De plus, le jeu informel semble bien mieux préparer à la « vraie » vie qui est à une autre échelle est également une forme de jeu informel : on vit pour vivre, on s’adapte, on coopère, on est soi-même tout en jouant son propre rôle, en s’adaptant aux personnes que nous fréquentons (tout en se respectant) pour bien s’entendre plutôt que de se dépasser les uns les autres, pour vivre ensemble harmonieusement.

L’enthousiasme comme règle ?

Ne pas imposer d’activités extrascolaires aux enfants, les laisser ne pas ou ne plus y participer permet de laisser la place à plus de temps libre (et autogéré) dans leur vie, et donc à plus de jeu libre, biologiquement nécessaire je le rappelle, pour devenir un adulte accompli au sein de sa société. Cela me semble d’autant plus important que les enfants, pour la majorité scolarisés, disposent de peu de temps libre -et de moins en moins au fil du temps. Seuls une sollicitation de l’enfant ou un choix enthousiaste de sa part suite à une proposition devraient mener à son inscription à une activité « extrascolaire ».

Mélissa Plavis

1. Peter Gray, Libre pour apprendre, Domaine du possible, changer l’éducation, Actes Sud, 2016 (2013) pp. 219-228.

2. Ibidem, p. 219.

3. Ibid., p. 226.

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