« Mère et étudiante: choisir de ne pas choisir » in Grandir Autrement n°57 Femme et mère: résoudre le conflit, mars 2016

Est-il normal de devoir choisir entre être mère et étudier, ou être mère et travailler ? Ce témoignage montre comment, avec beaucoup de volonté et pas mal de persévérance, il est possible de ne pas choisir et de mêler les différentes facettes d’une même femme.

Alors que j’étais tout juste inscrite en troisième année de licence de philosophie en cours par correspondance, j’ai appris que j’étais enceinte de mon quatrième enfant. Je me suis rendu compte que mon bébé allait normalement naître trois semaines avant le début des examens. Je savais déjà qu’une séparation n’était en aucun cas envisageable pour moi. Même pas question pour moi de tirer mon lait et de le faire donner par son papa. Mon bébé resterait avec moi. Mais comment faire ?
Ma première réaction fut d’écrire au gestionnaire de l’enseignement à distance pour lui expliquer ma situation et envisager la possibilité de passer mes examens dans une salle à part avec mon bébé. La réponse fut claire, nette et sèche : « pas de passe-droit ! », nous devons passer les examens aux dates, heures et lieux précisés.
Je renvoyai alors un mail où j’expliquais que j’aurais espéré que l’accès aux examens soit plus « égalitaire », que j’avais fait le choix de me former à distance pour élever mes enfants en même temps et que, pour moi, à l’heure de l’égalité des sexes, il s’agissait de ne pas léser les femmes par rapport aux hommes en leur permettant un accès égal tout en prenant en compte leur spécificité. Dans la mesure où un bébé a physiologiquement besoin de sa mère, de son lait et de son contact, il devrait être possible qu’une femme, si elle le souhaite, puisse rester en compagnie de son bébé tout en continuant ses activités. J’avais précisé que s’il y avait un département où la réflexion pouvait être portée, c’était bien en philosophie ! J’ai alors reçu un retour contrastant fortement avec la première réponse qui m’invitait à continuer dans ma démarche.
J’étais, quoi qu’il arrive, déterminée à continuer. Je ne pouvais ni comprendre ni accepter qu’on oblige les femmes à faire un choix entre leur enfant et leurs études, voire leur « travail » ou quelque activité qu’elles souhaitent faire. Convaincue des bienfaits pour un bébé d’être près de sa mère, je voulais faire valoir mes droits, et celui de toutes celles qui ont dû arrêter leurs études alors qu’elles auraient aimé continuer, et ce, simplement parce qu’elles ont mis un enfant au monde.

Un parcours semé d’embûches

À l’occasion d’un déplacement à la faculté, je suis allée voir le secrétaire du département de philosophie pour lui faire part de ma situation. Son aide fut précieuse et déterminante. Il fut très compréhensif et me suggéra de me rendre au service handicap de l’université, car ce sont eux qui gèrent les demandes de salles en cas de situations particulières.
Je me suis donc rendue au service handicap. La première réaction de la femme de l’accueil à qui j’expliquais ma situation fut un peu décourageante. Elle rétorqua : « Mais ce n’est pas la place d’un bébé ! » Cette réponse était à mon sens plus une réaction d’étonnement qu’une pensée profonde. Malgré ma détermination et mes convictions, j’étais consciente que ma demande était inhabituelle. C’était comme si ce genre de réponse était programmée par notre société dans le cœur des gens. Et puis la place d’un bébé n’est-elle pas auprès de sa mère ? Cette réaction me rappelle celle d’une femme au service des bourses, peu de temps avant : « Mais Madame, vous devez choisir : soit vous faites des enfants, soit vous faites des études ! ». Eh bien non, justement, je ne veux pas devoir choisir. Je veux faire les deux, je veux assumer mon rôle de mère sans pour autant mettre de côté la femme que je suis, passionnée par la philosophie. Je veux pouvoir vivre comme je l’entends et je veux pouvoir continuer mes études sans que cela pénalise mes enfants. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle j’ai fait le choix d’étudier à distance.
Je ne veux pas être l’égal d’un homme en ne portant ni allaitant mes enfants, je veux seulement l’accès égalitaire qui prend en compte la différence biologique. Je veux me sentir pleinement femme et, en ce qui me concerne, cela passe par porter et allaiter mes enfants ainsi que les élever à plein temps, au moins pendant leur jeune âge.
En attendant de pouvoir rencontrer le directeur du service handicap, je patientais donc, non sans éprouver un certain malaise. J’étais perdue dans une sorte d’ambivalence. D’un côté je ne me sentais pas vraiment légitime dans ma demande à cause des réactions fortes, voire agressives, que je provoquais. D’un autre côté, je la sentais complètement légitime et je me disais que nous vivions décidément dans une société fonctionnant à l’envers. Le directeur m’accueillit chaleureusement. Quel soulagement ! Je lui fis part de mes doutes : peut-être prenais-je le temps d’un autre ? Peut-être d’autres avaient-ils de plus gros ennuis que moi rendant ma venue inopportune ? Heureusement, il m’a rassurée. J’étais effectivement valide, pour autant, j’étais en situation de handicap vis-à-vis des examens tels qu’ils sont proposés.
Il me restait à prendre rendez-vous avec le médecin responsable qui me ferait une notification avec laquelle le service se chargerait de communiquer avec l’UFR de philosophie pour l’organisation des examens. Lors de la visite, j’apportais ma déclaration de grossesse et ma première échographie. Avec une date prévue d’accouchement le 11 mai et un début d’examen le 31 mai, la docteure me fit la notification sans hésiter, y inscrivant « compose dans une salle à part avec son nourrisson », en me glissant malgré tout qu’il faudrait bien que j’apprenne à me détacher de mes enfants un jour. Je laissais couler. Cette femme était sympathique mais, encore une fois, totalement prise par notre culture et nos habitudes éducatives. J’avais obtenu ce que je désirais, j’étais soulagée. J’aurais pourtant voulu réussir à dire à cette femme médecin ma conviction profonde. Je me permets donc de le faire ici quelques années plus tard : le détachement n’est permis que par l’attachement premier, les liens qui unissent une mère et son enfant sont des liens qui libèrent, aussi contradictoire que cela puisse paraître.

Les examens

Le temps des examens arriva. Je venais d’accoucher, le 6 mai, d’un petit garçon : Elyssan. J’appelais pour confirmer ma venue aux examens. La personne responsable de la scolarité me dit que je composerai au service handicap, car mon dossier avait fait du bruit et que l’UFR n’avait pas souhaité mettre en œuvre la procédure.
Au final, je composais dans une salle avec un(e) secrétaire, simplement présent(e) pour faire la surveillance. Chaque matin je venais en avance, j’apportais mon ballon, je le gonflais pour pouvoir m’installer dessus. Ainsi je pouvais porter Elyssan en écharpe et le bercer pendant que j’écrivais, parfois au dos, parfois devant pour l’allaiter. Bien que j’avais prévu des couches jetables pour l’occasion, pour me sentir plus libre, Elyssan n’avait pas l’intention de cesser de communiquer sur ses besoins d’élimination, j’ai donc même réussi discrètement à lui faire faire ses besoins dans un petit pot en ouvrant délicatement la couche, chaque fois que le besoin se faisait sentir.
J’ai composé comme cela donc pendant cinquante-neuf heures d’examens sur deux semaines. C’était épuisant, mais je n’étais pas peu fière de moi. De jour en jour le personnel s’habituait à me voir arriver avec mon petit bonhomme, les visages s’adoucirent et ceux qui n’y croyaient pas, ou peut-être trouvaient cela complètement fou, en revinrent. De la méfiance, je ressentis de la sympathie.
J’ai obtenu ma licence. J’étais ravie. Je ne manquais pas de remercier le service handicap, accompagné d’Elyssan bien sûr, avec un gâteau et une boisson pour bien terminer l’année en espérant qu’il puisse aider d’autres femmes dans la même situation que moi.

Mélissa Plavis