« Concilier parentalité et travail grâce au salaire à vie » in Grandir Autrement n°57 Femme et mère: résoudre le conflit, mars 2016

Bernard Friot, sociologue, économiste, et professeur émérite à l’université Paris X, est le théoricien du salaire à vie. Il nous explique comment la réorganisation de notre société et du travail, par la mise en place de ce salaire, pourrait participer à résoudre le conflit femme/mère.
Bernard Friot et Le Réseau Salariat1, association d’éducation populaire, pense le salaire à vie comme un attribut de la personne, indexé sur sa qualification plutôt que sur un emploi. Il serait versé à toute personne dès 18 ans et toute la vie durant comme un droit politique irrévocable. Ainsi, chacun(e) pourrait travailler sans chantage à l’emploi et sans peur du chômage. Les travaux n’ayant aujourd’hui qu’une simple valeur d’usage seraient alors socialement reconnus. Le salaire à vie serait versé par une caisse des salaires et financé par les cotisations sociales. Il n’est envisageable qu’associé à une généralisation de la copropriété d’usage des outils et/ou lieux de productions, contre la propriété lucrative de ces derniers par des capitalistes.

Rapports aux enfants et salaire à vie

Bernard Friot considère que notre présence auprès des jeunes enfants et adolescents est insuffisante. Aujourd’hui, la présence parentale est seulement tolérée et souvent au prix d’un retard de carrière. Cette présence, grâce au salaire à vie, pourrait être assumée sans compromettre le statut social des parents. De plus, ceux-ci pourraient faire reconnaître et valoir leur travail d’éducation comme un besoin social nécessaire pour l’humanité commune et ainsi augmenter en qualification sans incidence négative sur leur progression.
Pour Bernard Friot, il est important que les enfants voient leurs parents participer, dans l’espace public, à la société et à la production de richesse. Le salaire à vie permettrait une plus grande souplesse dans la gestion de nos trajectoires aussi bien dans le temps passé en famille, dans la militance, dans la gestion de la cité, ou dans la production de services. Les trajectoires pourraient être simplifiées, dirigées par les personnes et non par le marché.
Pour ce qui est du travail d’éducation ou de présence dans le milieu associatif, il faut réfléchir, selon Bernard Friot, à la possibilité d’une vie où les parents ne sont pas seulement bénévoles, mais s’impliquent également dans des activités de productions, marchandes ou non marchandes. Pour que cela soit possible, il faut qu’il y ait salaire au titre de notre qualification et non au titre d’une tâche, telle que celle d’être parent éducateur. Dans le cas contraire, cela aboutirait aux apories du salaire maternel qui définit le salaire par la tâche qu’il remplit et non pour la personne que l’on est. La qualification est la reconnaissance de nos activités en tant qu’elles produisent de la valeur. Elles valent non seulement en terme d’utilité sociale, mais également en terme de valeur économique contribuant au PIB (en terme de traduction comptable de cette valeur). La qualification est ce qui atteste qu’une personne participe à cette production de valeur et que cette personne n’est à la charge de personne. Il faut dépasser et les indexations du salaire au poste, et les indexations du salaire à la tâche. Si c’est le poste qui est qualifié alors cela signifie qu’il a un propriétaire lucratif, c’est-à-dire qui en tire des bénéfices. Si on indexe le salaire à la tâche alors il s’arrête à un moment ou à un autre. Bernard Friot est contre le salaire maternel, tout comme il est contre le salaire de l’emploi. Le salaire à vie, quant à lui, attribuerait la qualification à la personne en tant que droit politique irrévocable.
Selon Bernard Friot, le fait que le temps d’éducation proposé par les parents ait une valeur productive ou non relève d’une convention sociale. Il suffit donc de changer nos conventions. Notre reconnaissance en tant que producteur de valeur est décisive dans notre reconnaissance sociale. Quelqu’un qui est « au foyer » doit se battre pour sa reconnaissance : « oui je fais plein de choses ! » Bernard Friot milite pour que nous soyons reconnus en tant que personne. S’il pense que cela est possible, c’est parce qu’il existe déjà, en France, certains exemples. Aujourd’hui les retraités touchent un salaire qui n’est pas indexé sur un poste puisqu’ils n’en ont plus. Ils ne sont définis ni par une tâche précise ni par un emploi, toutefois ils ont une reconnaissance sociale (même si cela reste parfois ambigu). Leur statut social se pose légitimement. Tel est également le cas des fonctionnaires.

Les enfants, s’ils peuvent souvent accompagner leurs parents dans leurs activités bénévoles, ne peuvent que rarement se joindre à eux lors d’un travail salarié. Les enfants semblent écartés du travail. Qu’elle serait alors la place des enfants auprès des parents en tant que travailleurs(euses) dans la cadre de la mise en place d’un salaire à vie ?
Le capital nous utilise comme force de travail et ne veut donc nous voir dans l’entreprise qu’en tant que telle et non en tant que personne capable de décider. Le salaire à vie va nous permettre d’exister en tant que personne dans l’entreprise et, pourquoi pas, d’obtenir que nos enfants puissent nous observer travailler. Une des impasses du rapport des enfants à leurs parents est qu’ils ne les voient pas dans l’entreprise, et donc ne les voient pas au travail si ce n’est bénévolement. Selon Bernard Friot, il faut réfléchir au fait que ce sont tous nos lieux de travail qui devraient pouvoir être, d’une manière ou d’une autre, de temps en temps au moins, accessibles à nos enfants. Pour ces derniers, le travail des parents est comme un mystère, or le fait que les enfants nous observent au travail est absolument décisif et participe de leur apprentissage social. La mise en place du salaire à vie permettrait de sortir du chantage à l’emploi et de pouvoir travailler avec ses enfants, qu’on soit indépendant(e) ou travailleur(euse) en entreprise. Il faudrait juste éviter les lieux nocifs pour les enfants ou les horaires inadaptés, mais en dehors de cela, ce ne serait pas un problème.
Bernard Friot rappelle que le salaire à vie ne se conçoit pas sans la copropriété d’usage. Il faut non seulement nous libérer du chantage à l’emploi, mais également nous libérer du chantage à la dette et à l’emprunt que nous imposent les propriétaires lucratifs. Dès lors que nous serons copropriétaires d’usage, nous pourrons discuter la présence des enfants à telle ou telle occasion et édicter des règles sur les types de présence dans l’entreprise des personnes comme parents (et donc éventuellement la présence des enfant(s)). Pour Bernard Friot, autant les parents sont insuffisamment présents auprès de leurs enfants, autant les enfants sont insuffisamment présents auprès de leurs parents au travail (ou qui travaille).

Salaire à vie, recomposition de l’unité de la personne et entrelacement des différentes sphères de la vie

Bernard Friot souhaite que l’on cesse de parler du salaire à vie au conditionnel. Il dit ne pas être un utopiste qui développe une société idéale, mais un historien de la sécurité sociale qui essaye de voir comment les institutions qui la constituent sont porteuses d’émancipation du travail aujourd’hui. Il témoigne de sa propre expérience. En tant que professeur d’université, il avait une obligation de présence d’environs 200 heures par an (mais une présence bien plus grande). Sur son lieu de travail, il pouvait exercer publiquement, sans contrainte et sans peur, son activité syndicale et politique ou tout autre type de militance associative, et ce, sans aucun problème. Dans de telles conditions, il y avait une porosité permanente entre son activité strictement professionnelle qui se déroulait où il voulait et qui ne se résumait évidemment pas à ces 200 heures puisque qu’il y avait également de nombreuses heures de recherche, de lecture, d’écriture et de préparation de cours, mais celles-ci pouvaient se faire à la maison (ou dans son bureau à l’université), en collectif ou tout seul. Il pouvait quitter son lieu de travail et s’occuper de ses enfants si besoin parce qu’il organisait son temps comme il le souhaitait. Le fait qu’il puisse également exercer ses activités politiques fait qu’il avait une vie unifiée. Distinguer les lieux (habitation/entreprise) et les temps peut avoir des vertus, mais ce n’est pas la panacée, leur liaison peut être aussi décisive. Bernard Friot considère être un chantre déterminé de cette porosité et de cette unification. Être unifié et pouvoir mobiliser toute sa personne sans se censurer (si ce n’est pour respecter les idées des autres, et notamment des étudiants) est source de profonde fécondité. Une grande chance que de pouvoir être, pleinement, et ce, dans la reconnaissance statutaire ! Cette vie unifiée, dans l’instant et dans le long terme, est tellement source de bonheur selon Bernard Friot, qu’il a envie de travailler à ce que ce soit le fait de tout le monde, sans exception. Parce que Bernard Friot a pu mobiliser toutes ses dimensions d’existence, et que comme chercheur il a pu exercer sa militance, il pense avoir pu prendre au sérieux la critique sociale à l’inverse de tant d’autres sociologues. Certaines de ses hypothèses ont pu être élaborées grâce à l’unification et à la porosité des sphères de sa vie. Il est convaincu que cela libère l’inventivité en plus de rendre productif. Il dit l’importance d’être un chercheur engagé et pointe le fait, qu’actuellement, la fonction publique le permet.
La mise en place du salaire à vie et de la copropriété d’usage de l’outil de travail pourraient permettre de se réapproprier son pouvoir d’agir en (ré)unifiant les différentes sphères de vie, et ainsi, engagerait plus de productivité (non capitaliste) et d’inventivité. Cela permettrait d’autres arbitrages dans notre quotidien, nos temps sociaux et plus d’autogestion. Le salaire à vie pourrait permettre une organisation différente au sein de la famille entre les parents travailleurs et une plus grande présence de la mère ou du père auprès des enfants.

Salaire à vie et égalité homme/femme

Le salaire à vie serait un pas également vers une « dégenrisation » des rôles, mais seulement à long terme, parce que la distinction genrée des tâches est très profondément ancrée dans notre société.
Selon lui, la mise en place du salaire à vie est probablement nécessaire mais non suffisante pour rétablir une certaine forme d’égalité homme/femme. Selon Bernard Friot, tant qu’il y a un marché du travail, les femmes progresseront moins vite que les hommes et connaîtront la double journée dont les hommes s’exonèrent. En revanche, s’il y a salaire à vie, le fait qu’un parent (souvent une femme) se consacre en totalité à la présence auprès des enfants n’aura pas d’incidence sur son salaire. De plus, si le débat politique conduit à considérer que cette présence est du travail valorisable dans une épreuve de qualification, cela n’empêchera pas la progression. Bernard Friot rappelle qu’il y a déjà des lieux et des institutions qui en témoignent. Il faut donc être porteur de cette parole d’espoir.

Conclusion

Le conflit femme/mère du point de vue de l’organisation de la société apparaît comme étant à la fois lié au capitalisme désunifiant et à la domination masculine que le capitalisme n’épuise pas et que la sortie du capitalisme ne fait pas disparaître. Ce sont deux réalités qui se nourrissent l’une de l’autre certes, mais qui ne se réduisent pas l’une à l’autre.
Si l’on pourrait être tenté de revenir sur les concepts de productivité et d’évaluation de la qualification proposés par Bernard Friot et le Réseau Salariat, il me semble malgré tout très intéressant de considérer leur proposition comme une organisation sociale possible prenant en compte les personnes dans leur entièreté et dans leur complexité : homme, femme, père, mère ou encore artiste, militant, convaincu, etc.

Mélissa Plavis

1 – http://www.reseau-salariat.info/

Pour aller plus loin :
Émanciper le travail : Entretiens avec Patrick Zech, Bernard Friot, La Dispute, 2014

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