« Communiquer sans violence : technique, processus ou mode d’être ? », in Grandir Autrement Hors-Série n°10 Éducation bienveillante, novembre 2016

 

Le jour où j’ai entendu certaines personnes soutenir que les méthodes de communication non violente (CNV1) sont des outils de manipulation, j’ai bondi. Je venais tout juste de m’y initier. J’avais participé à des ateliers et lu quelques ouvrages sur le sujet. J’étais assez convaincue des bienfaits pour tou-te-s de la CNV. Une nouvelle voie s’ouvrait à moi. Pour autant, j’étais souvent étonnée de la manière dont les parents « bienveillants et non violents » parlaient à leurs enfants. J’observais beaucoup d’entre eux changer leur ton de voix et construire leurs phrases autrement dès lors qu’ils s’adressaient aux enfants. Cela me semblait contre « nature », voire faux, malgré toute la bonne volonté flagrante que ces parents semblaient mettre à trouver des solutions non violentes pour communiquer avec leur(s) enfant(s).

La CNV telle que présentée dans Les Mots sont des fenêtres (ou bien ce sont des murs), Introduction à la communication Non Violente, de Marshall B. Rosenberg se base sur les principes suivants :

– l’observation des situations et leurs descriptions sans évaluation,

– l’identification des sentiments et besoins d’autrui grâce à l’écoute active et empathique,

– l’identification et l’expression de nos sentiments grâce à l’écoute de soi et la reliance à soi,

– la prise de responsabilité vis-à-vis de nos actes, pensées, sentiments et émotions,

– l’identification de ses propres besoins, ou des besoins mutuels,

– la différenciation entre demande et exigence,

– l’expression de sa reconnaissance et de son remerciement,

La CNV proposée par Rosenberg revient donc à être capable d’analyser les situations et les interactions rencontrées, éventuellement conflictuelles, pour interagir dans le respect de l’autre et de soi-même. Il s’agit ainsi de ne pas créer de conflits inutiles ou bien apaiser voire résoudre les conflits existants. Pas moins que ça ! Selon Rosenberg, elle est plus qu’une méthode mais un processus qui s’expérimente. Elle participe d’une évolution personnelle vers plus de liberté pour tou-te-s.

Une CNV pour les parents ?

Certaines méthodes de CNV, comme celles des fameux Faber et Mazlish : Parler pour que les enfants écoutent, écouter pour que les enfants parlent, ou encore Jalousie et rivalités entre frères et sœurs, destinées aux parents en recherche d’amélioration de leurs relations intrafamiliales (dont je fais partie), proposent d’acquérir des « habiletés« 3 et d’expérimenter un « nouveau langage«  à travers des lectures, des partages d’expérience et des expérimentations, soi-même ou en groupe, dans l’objectif de tester la méthode pour effectuer des changements dans nos « façons d’agir« . Observer des situations concrètes, se mettre à la place des uns et des autres pour comprendre ce que chaque type de réaction peut provoquer comme émotion chez nous, en tant qu’écouté, est évidemment pertinent et a été pour moi d’une grande aide. Pourtant, j’ai constatée que certaines situations proposées servant d’exemple peuvent prêter à confusion, mal orienter les parents en difficulté avec leurs enfants voire en désorienter certains. La plus discutée de celles-ci semble être celle intitulée « Offrir des choix à ses enfants« . Si offrir des choix semble a priori pertinent pour que l’enfant acquière autonomie et expérimente la prise de décision, il faut se méfier des choix proposés qui, soit peuvent détourner intentionnellement l’attention des enfants du problème (ou de l’éventuel problème à venir), soit le nier plutôt que d’y faire face ensemble en y trouvant une solution réelle et satisfaisante pour chacun-e. Concrètement, si un enfant refuse de s’habiller pour sortir de la maison, lui proposer un vêtement rouge ou bleu n’aura aucun sens, alors que lui expliquer pourquoi il est nécessaire de sortir et/ou envisager avec lui la possibilité de ne pas sortir serait plus pertinent et « non violent ». Proposer à son enfant de faire ses devoirs avant ou après le repas plutôt que d’interroger la légitimité de ne pas vouloir les faire, si tel est le cas, est une forme de manipulation pour faire faire à l’autre ce que l’on souhaite (ou exige) qu’il fasse. Vouloir faire croire à un enfant qu’il a le choix alors que le choix proposé est en total décalage avec ce qu’il exprime revient à nier ses sentiments, nier son besoin et nier sa demande (implicite) ce qui, évidemment, serait en totale contradiction avec une communication sans violence3. Certains enfants sont dupes et « ça passe » car leur attention est détournée, mais certains ne le sont pas et redoublent de colère lorsqu’ils s’aperçoivent ou simplement ressentent qu’on essaie de se jouer d’eux et de les manipuler. Que cela soit fait consciemment ou inconsciemment par les parents n’y change rien. Les parents diront alors « ça ne marche pas » !, signe de l’attente, souvent inconsciente, d’une soumission en forme de coopération. Je ne jette pas la pierre aux parents qui cherchent alors à faire de leur mieux et à sortir de ce genre de situations, parent dont je suis je le rappelle, mais à cerner le problème de fond.

La manipulation apparaît seulement lorsqu’on oublie les valeurs fondamentales de la CNV, lorsqu’on la pense comme un simple outil (nécessairement détournable de ses principes) ou comme un simple langage plutôt que comme un travail sur soi visant à écouter, entendre et comprendre les raisons profondes de nos réactions et de celles des autres, de nos enfants, pour agir de manière adaptée et respectueuse de chacun-e dont soi-même.

Communiquer sans violence ?

La CNV proposée par Rosenberg est avant tout une prise de conscience de soi, de son fonctionnement, de ses sentiments et émotions. Pour les exprimer, nous devons faire preuve d’une grande authenticité. En effet, il s’agit d’exprimer sentiments et émotions tels qu’ils sont, tels qu’on les sent sans pour autant les diriger vers l’autre et sans leur en attribuer la cause. Si nos enfants déclenchent parfois chez nous de terribles émotions, leurs comportements ou paroles ne sont souvent que des déclencheurs et non leurs causes profondes. Il s’agit de prendre la responsabilité de nos émotions et de nos sentiments, ainsi que de laisser aux autres la leur. L’intention est fondamentale. La distinction entre demande et exigence est primordiale. Si nos demandes sont en fait des ordres masqués, nul doute que la relation ne sera pas paisible ou ne s’apaisera pas.

En conclusion, la communication sans violence n’est pas seulement un langage qu’on pourrait appliquer, mais d’abord un mode d’être qui implique un travail sur soi de plus ou moins longue haleine selon notre histoire personnelle. Elle n’est évidemment pas un travail sur l’autre. La communication sans violence ne peut tout simplement pas exister dans un contexte éducatif où il s’agit de « conduire » ou « diriger » quelqu’un, jeune ou moins jeune. Communiquer sans violence serait alors une tentative de sortie du paradigme éducateur-éduqué tel que le suggère Jean-Pierre Lepri dans La fin de l’éducation ?.

Mélissa Plavis

1 – J’entends par « CNV » la nébuleuse incluant les techniques et méthodes visant à expliciter comment communiquer avec bienveillance et sans violence sans les distinguer à priori (Rosenberg, Faber et Mazlish, Gordon, etc)

2 – Tous les termes entre guillemets (« .« ) sont tirés de Parler pour que les enfants écoutent, écouter pour que les enfants parlent, de Faber et Mazlish.

3 – Par « communication sans violence », je souhaite pointer l’absence de violence dans la communication plutôt que les techniques ou méthodes qui sont utilisées pour y parvenir.