« Éduquer ou vivre ensemble? » in Grandir Autrement Hors-série n°12 Do It Yourself du maternage, décembre 2018

Vivre avec les autres, mais par soi-même et pour soi-même est-il possible et souhaitable ? J’aimerais interroger ici le positionnement des adultes vis-à-vis des enfants dans notre société et reconsidérer nos pratiques. Doit-on éduquer – soit diriger et conduire – les enfants ? Doit-on s’occuper d’eux ou les occuper ? Doit-on simplement les accompagner ou prendre soi d’eux ? Doit-on simplement vivre, être qui nous souhaitons être et ainsi montrer nos valeurs informellement, par l’exemple et l’inter-influence ne pouvant pas ne pas être ? En bref, peut-on, enfants compris, avoir une vie « Done by ourselves », être DIY ?

Nous sommes éduqués à éduquer

Nous avons appris depuis tout jeune que les enfants ne grandissent pas par eux-mêmes, qu’ils ont besoin d’être éduqués, que les adultes savent mieux qu’eux ce dont ils ont besoin. Interroger cet a priori peut permettre de se changer soi-même et de modifier notre rapport aux enfants et à l’enfance en général.

Le Larousse définit le verbe éduquer de la manière suivante : « former quelqu’un en développant sa personnalité et son épanouissement ». Éduquer consiste toujours à faire ou vouloir quelque chose pour quelqu’un d’autre en installant implicitement une relation hiérarchique entre éducateur et éduqué. L’éducateur pose des attentes sur l’éduqué. Éduquer revient à obliger un enfant, et ce, pour façonner sa personnalité afin qu’elle corresponde aux attentes et valeurs de sa famille et de la société à laquelle il « appartient ». Peut-on réellement décider de ce qui est bon ou non pour une autre personne ? Et si on le pouvait, pourrions-nous, avec toute la bonne volonté du monde, libérer ou émanciper quelqu’un d’autre que nous-même ? La liberté (ou l’autonomie) se prend, elle ne se donne pas. Éduquer à la liberté sonne comme un oxymore. Tâchons de nous libérer nous-même, de nous épanouir, de trouver du sens à notre vie, avant de vouloir faire cela pour les autres, et ce, même s’il est plus facile de dire et diriger autrui plutôt que de faire ce qu’on dit nous-même, de faire par soi-même.

Vivre ensemble est un des grands défis de notre société et l’expérience montre que ce n’est pas aisé surtout quand on décide de ne pas diriger, ou de ne pas être dirigé. Vivre avec, c’est à la fois se connaître, se respecter et respecter l’autre. La connaissance ou la croyance qui anime nos actes est que l’enfant est un être inférieur que nous ne considérons pas comme une personne à part entière et pourtant…

Parentalité proximale et écologique

L’allaitement, le portage, la motricité libre, la diversification menée par l’enfant (DME) et toutes les pratiques « alternatives » qui permettent la proximité impliquent un type de vivre ensemble écologique. En effet, le maternage proximal facilite et stabilise les relations notamment parce qu’il facilite la vie en société et parce qu’il facilite le pouvoir d’agir de chacun. Parents et enfants peuvent sortir aisément avec des amis et avoir diverses activités en société plutôt que de devoir rester seul, en face à face, chez eux. Le maternage distal semble réduire cette liberté, l’empêcher ne serait-ce que par la nécessité d’utilisation de différents accessoires qui ne sont pas partout à disposition. Le maternage proximal semble permettre un vivre côte à côte, ensemble et en collectivité tout en laissant la possibilité aux enfants de devenir autonome, soit acteur et auteur de leur vie.

Par exemple, lorsqu’un bébé est biberonné couché sur le dos, on ne lui laisse pas la possibilité de se nourrir lui-même alors que si on l’allaite en position physiologique (biological nurturing), c’est à dire en laissant le bébé accéder au sein de lui-même, en le mettant en position ventrale de manière à ce qu’il puisse grimper et exercer son réflexe de fouissement pour trouver le mamelon, il est déjà acteur dans la mesure de ses capacités physiques. Lorsqu’un bébé est attaché dans un transat, il n’est pas libre de ses mouvements, il est posé sur le dos sans pouvoir se redresser ni se tourner. Ses possibilités d’expériences sont diminuées. Le porter en porte-bébé physiologique favorise au contraire sa motricité. Il sera acteur dans le portage en exerçant son équilibre vertical avant même de pouvoir marcher. Il compensera les mouvements du porteur à chaque instant, et ce, de plus en plus à mesure qu’il grandit. Le portage est un allier de la motricité libre. Lorsqu’on le porte à bras, si on lui bloque le dos en laissant tomber ses jambes verticalement, il ne pourra qu’exercer la motricité de son cou et non de tout son corps. Laisser l’enfant manger par lui-même lorsqu’il y est physiologiquement prêt (DME) permet de respecter son rythme et ses capacités. Lorsqu’il sera capable de s’asseoir par lui-même, de serrer la pince pouce/main pour attraper les aliments, d’amener la nourriture de l’avant de la bouche à l’arrière en mâchant puis en déglutissant, il exercera son autonomie (son « faire par soi-même »), toujours dans la limite de ses capacités. Il ne s’agit donc plus de le diriger, mais de le laisser faire, soit de ne pas l’empêcher d’exercer ses facultés innées et naturelles (comprendre biologiques). En effet nous créons le besoin d’éducation d’abord parce que, la plupart du temps involontairement et inconsciemment, nous empêchons nos enfants d’exercer leur pouvoir d’agir en prenant le pouvoir sur eux.

L’enfant grandissant aura pour habitude de tâtonner, d’expérimenter, de faire des choix. Choisir pour lui, à sa place, c’est l’empêcher de choisir pour lui-même et d’expérimenter les conséquences de ses actes, c’est empêcher l’apprentissage par essais-erreurs. S’occuper de lui voire l’occuper l’empêche de s’occuper (de) lui-même, de prendre la responsabilité de sa vie. Est-ce que ne pas proposer d’activités à ses enfants, ne pas les occuper, ne pas les animer – au sens de mettre en vie un être qui est déjà – serait-il mauvais ? Aimer un enfant consiste-t-il à faire pour, faire avec ou simplement à être et prendre soin de la relation et de lui en lui facilitant l’accès à ce qui lui est vital ? Des enfants maternés feront par eux-mêmes et seront eux-mêmes, aux côtés de leurs parents et de tout être à leurs côtés. Chacun s’occupe de soi, personne ne s’occupe des autres parce que cela n’est pas/plus nécessaire. Seules disponibilité et écoute semblent importante et nécessaire au vivre ensemble. Il s’agit seulement de laisser vivre chacun sans éduquer, sans diriger.

Parce qu’on enseigne qui l’on est et ce que l’on fait plutôt que ce que l’on dit, si, en tant qu’adulte, on s’occupe (de) soi-même, « nos » enfants s’occuperont d’eux-mêmes et resteront autonomes, ce qui je le rappelle est totalement différent de l’indépendance. Il ne s’agit pas de dire que les parents sont inutiles et n’ont pas besoin d’être, mais simplement qu’ils n’ont pas besoin de diriger et donc d’éduquer pour que chacun puisse vivre DIY. Tous vivent ensemble, autonomes et en interdépendance juste.

Mélissa Plavis

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