« Vous avez dit bienveillance? » in Grandir Autrement n°73 De la difficulté d’être un parent à l’écoute, novembre 2018

Qu’est-ce qu’au juste être un parent bienveillant ? La parentalité bienveillante semble avoir le vent en poupe, mais parfois se trouve être particulièrement critiquée ; souvent lorsqu’elle est mal comprise, mais aussi parce que le terme qui la qualifie pourrait laisser penser que tous les autres parents sont des parents malveillants, or comment imaginer une seconde que la majorité des parents puissent être malveillants ? Cela paraît tout à fait improbable et injuste. Si étymologiquement le terme voudrait signifier « vouloir le bien (pour autrui) », sa définition est beaucoup plus ouverte, puisque la bienveillance est, dans de nombreux dictionnaires, une disposition favorable envers quelqu’un.

Nombre de personnes ne peuvent penser une parentalité bienveillante au-delà des méthodes qui se trouvent désormais à foison, or qu’en est-il réellement ? La parentalité bienveillante est-elle une question de méthode ? Une manière d’arriver à ses propres fins avec « ses » enfants ? Je n’en crois rien. Ces méthodes ont leurs qualités et leurs limites. Elles ont le mérite d’être force de proposition, mais ne sauraient garantir quoi que ce soit si l’attente du parent est qu’elles fonctionnent au sens où il s’agirait de réussir à faire obéir « leur(s) » enfant(s). Elles ne sont que des outils. Ces méthodes existent pour tâcher de s’interroger et d’apprendre à construire des relations à la fois authentiques et respectueuses. Elles ne sont pas là pour éviter les conflits, mais pour proposer des pistes de résolution où chacun.e puisse trouver son compte précisément lorsqu’il y a conflit.

Quoi qu’il en soit, la notion de bienveillance semble être subjective au moins à deux égards. D’abord, chaque personne aura une définition différente de la bienveillance en général et a fortiori de la parentalité bienveillante. Pour certains, il s’agira de ne pas frapper ses enfants, ni les insulter, ni les dénigrer. Pour d’autres, le fait d’élever la voix de colère ne sera pas acceptable. Pour d’autres encore, il ne faudra pas, en plus, ni juger ni étiqueter. Pour les plus radicales, des points communs apparaissent : viser à se détacher du pouvoir que la société nous confère sur nos enfants en faisant valoir leur pouvoir d’agir sur leur propre vie.

Quel bien ?

Si on reprend l’étymologie « veiller au bien » du terme bienveillance, il est clair que le bien est toujours subjectif. Ce qui paraît le plus étonnant est qu’une majorité de personnes impliquées dans la parentalité bienveillante soutient une philosophie qui vise à sortir du manichéisme. L’utilisation du terme bienveillance n’est alors peut-être qu’une habitude de langage, ou une mode. Serait-il donc possible de définir des critères spécifiques à ce type de parentalité pour peut-être chercher à la redéfinir et à la renommer ? Le langage construit notre pensée autant que notre pensée construit notre langage. Langage et pensée influencent également nos comportements, il ne semble donc pas si vain de vouloir discuter des termes utilisés.

Les limites et écueils du champ lexical de la bienveillance sont en réalité une expression des difficultés à incarner l’idéal de parentalité que chacun imagine à l’évocation de ce terme. En effet il existe des irréductibles décalages entre les mots qui expriment des idéaux et les actes qui tendent (et peinent) à les incarner. Les décalages entre ce que nous souhaitons et ce que nous pouvons effectivement sur le moment sont inévitables comme dans tout apprentissage. Commencer par la théorie n’est pas mauvais en soi. Mais il faut rapidement « l’acter » et la « tester », non pas pour vérifier qu’elle est juste, mais pour apprendre vraiment.

Bienveillance en acte ?

Serait-ce à chaque personne de définir ce qui est bon pour elle ?

Pour ce qui concerne les enfants, une nouvelle compréhension de ses capacités serait alors indispensable à l’acceptation de l’idée qu’ils sont parfaitement aptes à déterminer et à signifier ce qui est bon pour eux. Dans ce cas, être bienveillant reviendrait presque à être sensible aux modalités de communication d’autrui.

Pour décrire ce que serait la bienveillance et a fortiori une parentalité bienveillante, reviennent souvent des argumentations autour du respect des besoins physiologiques, des jeunes et des moins jeunes, de l’écoute, de l’empathie, de la prise en considération des points de vue de chacun.e, de l’indulgence, du respect, de la confiance, etc. Toutes ces argumentations viennent en quelque sorte corroborer l’idée de l’agentivité de l’enfant, soit un être capable et compétent pour grandir et faire des choix par lui-même.

Virginie témoigne : « Je considère mes enfants comme des individus non subordonnés, libres d’une pensée intelligente. Ils ont droit d’avoir, d’exprimer et de partager leurs opinions. Je les ai fait naître, mais ce sont des individus à part entière, ils ne sont pas une prolongation de ma personne et par conséquent ils n’ont pas à réaliser mes rêves, mais bien les leurs, s’ils en ont. Et je suis une mère bienveillante lorsque je fais tout ce que je peux pour les aider dans ce sens si tant est qu’ils en aient besoin. » Pour Sophie, « la bienveillance est une disposition d’amour et de compréhension à l’égard de l’autre, qui bannit le jugement. Cette disposition se concrétise par l’écoute, l’empathie et le soutien. La bienveillance implique de trouver la juste distance pour permettre l’épanouissement de l’autre, elle est incompatible avec la directivité et l’intrusion ».

Avons-nous tou.te.s le droit à être « bienveillé » ?

De plus, toutes ces caractéristiques semblent être valables pour toutes et tous, c’est-à-dire vis-à-vis des plus jeunes, ou des personnes du « même âge », soit envers les enfants ou envers les adultes, dans notre couple, vis-à-vis de nos amis ou encore de nous-même. Finalement, la bienveillance pourrait être une attitude qui vise, avec beaucoup de travail sur soi, à considérer les individus de manière, si ce n’est égalitaire, équitable, en fonction de leur singularité, de leur unicité, de leur expérience, de leur émotivité, de leurs besoins, de leurs envies et tout cela quel que soit l’âge des personnes considérées. Il s’agit donc de prendre soin des relations en général et de la diversité des personnes et personnalités.

Être bienveillant envers soi-même autant que vers les autres est important. La bienveillance envers soi-même étant la condition sine qua non de la bienveillance envers autrui : plus le bien-être d’un parent augmente, moins les enfants sont maltraités, cela semble inversement proportionnel.

Pour autant, faut-il être bienveillant avec soi-même d’abord ? Il ne s’agit pas de répondre à ses besoins d’adulte en priorité, mais plutôt de comprendre ce qui nous fait (ré)agir en cherchant à revisiter nos blessures d’enfance, s’écouter soi-même, se comprendre, chercher à répondre à ses propres besoins. Attention tout de même aux besoins créés de toutes pièces par une culture spécifique qui, du coup, n’en sont pas réellement.

Parentalité bienveillante et écoparentalité

Mais, si un parent peut-être bienveillant (ou tâcher de l’être), une éducation peut-elle l’être ? Je choisis de parler de parentalité bienveillante et non d’éducation bienveillante pour dénoncer la possibilité que ce combiné ne soit qu’un oxymore, une combinaison impossible. Si l’on considère qu’éduquer est une manière de diriger, de considérer aussi bienveillamment qu’il soit le bien pour autrui, pour ses enfants, et de les contraindre à suivre ce chemin que nous construisons pour eux, mais sans les laisser être acteurs de leur propre chemin, alors une éducation ne pourrait être bienveillante au sens qui semblait émerger plus haut. En effet, si l’on considère soi-même un bien qu’on pense également bon pour autrui, il me semble qu’on se leurre complètement. En effet il s’agirait plutôt d’accompagner « nos » enfants à définir par eux-mêmes leur propre bien en cherchant le nôtre propre et en tâchant de l’appliquer à notre propre vie. Et c’est là que me semble être le lien à l’écoparentalité promue par Grandir Autrement. La plupart des parents se reconnaissant dans une parentalité bienveillante défendent, dans la petite enfance, une parentalité proximale, une parentalité de l’attachement qui promeut la proximité et la mise à l’écart d’artifice entre parents et enfants pour répondre directement à leurs besoins physiologiques de la manière la plus écologique possible, s’épargnant du travail non nécessaire construit par les artifices censés aider et faciliter la vie, mais surtout en ne compromettant pas l’autonomie dont un enfant peut faire preuve en fonction de son développement : biological nurturing (allaitement aux signes d’éveil en laissant le nourrisson prendre le sein par lui-même), portage physiologique, cododo, motricité libre, diversification menée par l’enfant, ou encore apprentissages libres et autogérés, etc. Toutes ces pratiques sont liées et une parentalité bienveillante telle que pensée ici n’est en fait rien d’autre qu’une écoparentalité.

Si la parentalité bienveillante est souvent taxée de laxiste, c’est finalement probablement l’exact contraire. Choisir ce que nous nommons ici la « bienveillance » demande du travail, de l’intelligence, de la patience, de la réflexion et du recul. De plus, le culte de la performance propre à nos sociétés est un problème qui vient augmenter nos difficultés à agir « bienveillamment ». Ce culte est nécessairement associé à la notion de culpabilité et de la peur de mal faire qui accompagne toute attitude d’efficacité et de performance et que nous avons apprise quand nous étions nous-mêmes enfants, alors que nos parents et nombre d’adultes avaient des attentes quant à notre propre vie et non seulement à la leur. Nous, parents, continuons à vouloir être efficaces. Mais la performance n’a de sens que s’il y a un objectif. Et si la bienveillance ultime était de n’avoir aucun objectif pour ses enfants, pas même celui de les voir heureux ? Il est certes difficile d’affirmer une chose pareille sans être accusé de négligence. Pourtant, cela semble être la question principale, voire fondamentale, d’une possible parentalité bienveillante : simplement vivre une relation sans avoir d’objectif pour autrui ni impliquer autrui dans la satisfaction de ses propres objectifs sans sa participation libre.

Le doute nous accompagne souvent dans ce travail sur soi et c’est souvent parce qu’un parent doute qu’il est taxé de laxiste. Or, finalement, le doute n’est-il pas le propre de cette fameuse « bienveillance » : la remise en question de son comportement vis-à-vis d’autrui, et notamment vis-à-vis de « ses » enfants ? En effet ces doutes permettent de réévaluer nos convictions, nos valeurs, nos comportements, nos peurs, etc. lorsqu’on a à faire face à une situation donnée, difficile ou délicate, et de réfléchir à la façon dont on a envie d’y réagir plutôt que de subir et de faire subir à autrui, nos propres comportements ou émotions.

Mélissa Plavis

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