« Polyfamilles et pluriparentalité » in Grandir Autrement n°77 Couple, juillet 2019

Certains parents ont construit leur projet d’enfantement à plus que deux ; d’autres ont eu des enfants en couple monogame, avant de s’ouvrir à ce qu’on nomme en France le polyamour, et ailleurs le polyamorie. Il s’agit de considérer qu’aimer plusieurs personnes en même temps est possible. Ces relations peuvent être tout à la fois, amoureuses ou non, sexuelles ou non. Parfois des contrats moraux sont passés, parfois non. Les configurations peuvent être stables ou mouvantes. Les relations entre les différents partenaires se ressemblent ou diffèrent. En bref, le « polyamour » consiste en un autre paradigme qu’on pourrait qualifier d’éco-logique1. Dans cet article, nous nous concentrerons sur la pluriparentalité dans les polyfamilles.

J’aimerais donner la parole aux personnes vivant le polyamorie et ayant des enfants, que ceux-ci aient été conçus/adoptés avant ou après la découverte de cet autre paradigme. En effet, mon appel à témoignage concernait a priori des personnes ayant construit un projet polyfamilial ou pluriparental en amont, mais les nombreux témoignages recueillis m’ont montré que nombre d’entre eux avaient eu leurs enfants alors qu’ils étaient encore en couple monogame. J’en profite pour remercier toutes les personnes qui m’ont dévoilé un bout de leur vie et de leur intimité avec autant d’authenticité, qu’ils apparaissent ici explicitement ou pas, faute de place.

Différentes configurations

Les configurations polyfamiliales sont toutes différentes les unes des autres, allant de trois personnes à une véritable « constellation familiale », où nombre de personnes s’occupent des enfants, incluant parfois plusieurs générations. Les (é)coparents vivent ensemble, ponctuellement ou au long cours, ou pas.

Claire est enceinte, elle vit avec Karl. Ils ont construit un projet de pluriparentalité avec Arthur, qui est également en relation avec Claire, mais qui vit avec sa femme à quelques centaines de kilomètres. Ce dernier est régulièrement présent chez eux pour quelques jours à une semaine par mois. La venue de cet enfant a été dès le début pensé comme un projet collectif, partant initialement d’un contexte polyamoureux qui aurait même pu inclure plus de personnes. Claire est à l’initiative de cette grossesse pluriparentale. Elle ne voulait mettre un enfant au monde que si toutes les conditions lui semblant justes étaient réunies. Elle ne voulait pas être seule à élever un enfant. Karl et Arthur étaient d’accord. La pluriparentalité semblait être la continuité logique du polyamour. Il fallait juste, selon eux, prendre en compte la situation existante et les différences d’engagement que cela impliquait nécessairement, sans pour autant tout savoir et comprendre à l’avance, notamment pour ce qui concerne leurs rôles respectifs.

Sarah est divorcée et a la garde exclusive amiable des trois enfants qu’elle a eus avec son ex-mari. Actuellement, elle vit avec un de ses compagnons. Elle a un second compagnon, Tony, vivant tout près, qui a une fille de 8 ans une semaine sur deux. Il se reconnaît comme un référent parental pour les enfants de Sarah et reconnaît Sarah comme une référente parentale pour sa fille. Au quotidien, ils se voient régulièrement tous les trois pour traiter de questions parentales et éducatives : études, attitudes, comportement, apprentissages, etc. Sarah témoigne : « les trois enfants de mon compagnon cohabitant vivent loin et viennent seulement pendant la moitié des vacances scolaires. J’ai aussi une partenaire avec enfants qui vient parfois chez nous, sa fille adore la mienne, elles ont quasiment le même âge. Et un couple d’amis et leurs enfants font partie de ma constellation familiale sans pour autant être des amoureux.ses. Je considère donc avoir huit enfants. Tous les enfants sont au courant de notre mode relationnel. Les autres parents de nos enfants savent aussi. Nos enfants ont l’habitude d’être indifféremment sous la responsabilité de l’un de nous trois. Nous les mélangeons, souvent en fonction des âges. […] Ma mère et la mère de mon compagnon qui ne vit pas avec nous sont incluses dans notre polyfamille, surtout la mienne qui évolue au milieu de nous. » La dynamique polyfamiliale se crée autour des enfants parce qu’ils sont là. Sarah ne voyait pas comment vivre autrement, les enfants devaient être pris en compte. Ils partent en vacances ensemble, vont au cinéma, mangent ensemble, etc.

Jena ayant auparavant construit un projet pluriparental et ayant une « filleule » de 8 ans, se relance dans un projet avec une de ses compagnes et en accord avec trois autres femmes qui seront coparentes pour élever cet enfant.

Alexandra vit en « couple » avec Edwin et Alex. Cela fait sept ans qu’elle les aime tous les deux. Elle a une fille avec Edwin, Wendy, qui a 3 ans. Elle et Alex envisagent également d’avoir un enfant d’ici quelques années. Ils vivent ensemble et assument leur vie et leur parentalité. Dans leur situation, la coparentalité est vécue différemment : Alex n’est pas et ne sera jamais un deuxième papa ou quoi que ce soit pour Wendy. Ils ont choisi cela, car selon Alexandra, Edwin est un excellent papa et Alex ne ressent lui-même pas le besoin d’être le père de Wendy. Elle pense a priori que ce sera la même chose quand ils auront un enfant avec Alex. Edwin ne sera pas non plus son papa à proprement parler. Pour autant, Alex participe au quotidien, mais Alexandra et Edwin gèrent la plus grosse partie.

Le point commun entre toutes ces personnes a été de me montrer comment le fait d’être plusieurs pour prendre soin des enfants facilitait la parentalité, et comment la singularité de chaque personne offrant présence, accompagnement et soutien aux enfants était d’une grande richesse pour ces derniers. En effet, les responsabilités sont partagées, l’énergie nécessaire également. Les enfants semblent avoir plus de choix de personnes à qui se confier, de lieux de vie possibles, dès lors qu’on leur laisse la possibilité de choisir bien évidemment. Pour autant, d’après le travail de recherche d’Elisabeth Sheff Ph.D.2, les enfants peuvent aussi se sentir plus surveillés et donc moins libres, ils peuvent sentir le besoin de montrer une certaine cohérence vis-à-vis de tous les coparents ou personnes présentes auprès d’eux. Pour ma part, je pense que cela est aussi lié au fait de la manière dont les adultes, parents, polyamoureux ou pas, se positionnent face à leurs enfants, comment ils leur font confiance, comment ils les laissent libres d’être eux-mêmes et de ne pas partager avec eux tous leurs secrets. Je crois donc qu’il s’agit d’un positionnement et non nécessairement du contexte amoureux des (co)parents. Quoi qu’il en soit, toutes les personnes que j’ai moi-même rencontrées et/ou interviewées semblaient être en recherche et travailler sur elles-mêmes pour adopter des pratiques écoparentales et donc de non-domination.

Pratiques écoparentales et non-domination

J’avais déjà rencontré beaucoup de personnes polyamoureuses dans le cadre de mon travail de doctorat sur le unschooling. Les personnes découvertes pour écrire cet article n’y étaient pas du tout liées, et pourtant elles avaient des discours semblables : pratiques écoparentales, discours de non-domination, etc., et ce, qu’il s’agisse d’enfants existants ou d’un enfant à venir. L’idée que j’avais a priori est que la remise en question de nos modes relationnels, quelles que soient les conclusions qu’on puisse en tirer et mettre en pratique, qu’on soit polyamoureux ou en couple monogame, amènent à repenser toutes les relations et notamment celles que nous, adultes, parents, avons aux enfants qu’ils soient « les nôtres », c’est-à-dire que nous nous considérions comme leurs parents (que la parentalité soit biologique ou sociale), ou vis-à-vis de tous les autres.

Claire, Karl et Arthur témoignent de leur souhait a priori d’allaiter et de dormir avec leur enfant. Ils ne souhaitent pas reproduire la violence qu’ils ont subie, notamment concernant l’alimentation, qu’il s’agisse de restriction alimentaire ou d’obligation de manger ce qui ne leur convenait pas. Ils pensent alors d’ores-et-déjà qu’ils laisseront leur enfant libre de manger ce qui lui convient et dans la quantité qui lui convient, et ce même si cela ne correspond pas à leurs choix alimentaires spécifiques et propres à chacun d’entre eux, que ces choix soient éthiques ou une question de sensibilité personnelle. D’autre part, ils pensent qu’on n’a pas besoin d’enseigner des choses aux enfants et de leur « fourrer des trucs dans la tête qui ne l’intéresseront pas ». Claire dit avoir été une excellente élève, mais que c’était du par cœur dans l’inutile. Ils aimeraient donc « l’entraîner à l’autonomie pour qu’il apprenne par lui-même ». Globalement, l’idée qui leur plaît est que « leur » enfant, dès qu’il aura un peu d’indépendance et d’autonomie, pourra choisir. Par exemple, il pourra vivre avec qui il souhaite si le parent en question est d’accord pour l’accueillir. Ils souhaitent laisser le « plus de liberté possible à l’enfant ». De plus, ils expriment explicitement leur volonté de non-appropriation de l’enfant. Claire a conscience que « [son] enfant est voué à lui échapper », et ils sont tous les trois d’accord là-dessus. « L’assujettissement de l’enfant est pour [eux] non pertinent : son avis n’est pas secondaire. L’enfant est entier avec ses capacités du moment. »

Qu’est-ce qu’être parent ?

« Pour moi, être parent est être une référence, en termes d’éducation, d’échange affectif, de ressource, pour être un support à l’évolution de l’enfant, pour qu’il puisse trouver son identité et sa voie vers le bonheur », raconte Tony.

Les témoignages de polyparents corroborent l’hypothèse selon laquelle être parent consiste avant tout à prendre soin des enfants desquels nous sommes (co)parents (biologique, social, ou simplement reconnu par les deux parties). La question de l’engagement et de la responsabilité est chaque fois présente bien que leurs modes diffèrent d’une personne à une autre. Parfois, il existe un rôle de parent alors que le terme n’est pas utilisé. J’ai l’idée justement que cela est lié aux moindres engagements et responsabilité pris au moment présent et/ou à long terme.

Il y a une idée particulière que j’ai retenue et qui m’a permis d’aller plus loin dans la pensée de la parentalité. En effet, Arthur m’a permis de renverser la question de la parentalité au point de vue de l’enfant. À ma question : qu’est-ce qu’être un parent selon vous, il m’explique qu’il a la volonté de mettre très très peu de conditions à ce que veut dire être père. Il sera père aussi et surtout si l’enfant le reconnaît comme tel. Dans un contexte où seuls Claire, Karl et Arthur savent qui est le père biologique/géniteur de l’enfant (information qu’ils communiqueront à « leur » enfant lorsqu’il le demandera), les grands-coparents ne sont eux pas au courant, et ils sont alors libres de se reconnaître en tant que grands-parents ou pas, de la même manière que les enfants le peuvent. Retirer les questions biologiques et administratives de la parentalité, laisse place à la manière dont chacun.e se reconnaît en tant que le parent de, ou l’enfant de. Une ouverture à saisir dans nos propres configurations parentales ?

Aujourd’hui, les lois ne permettent pas la pluriparentalité, soit la responsabilité partagée entre plusieurs parents (plus que deux), ni de construire un projet pluriparental, notamment pour des personnes homosexuelles. Certaines personnes interviewées le dénoncent. Enfants et parents non administrativement reconnus comme tels ne sont pas protégés en cas de mésentente ou de séparation. Seul le bon vouloir des coparents, leur intégrité et les valeurs partagées peuvent permettre le maintien du lien, or comme dans toute configuration parentale, en couple monogame ou en polyamour, il arrive parfois que les enjeux émotionnels surpassent les organisations bénéficiant aux enfants : « The best we can do for non-biological poly parents is form a non-binding co-parenting agreement.3 ».

Mélissa Plavis

1 –  Françoise Simpère a écrit plusieurs livres sur le sujet. Amours plurielles, Pour une écologie des relations, éditions ? année ?

2 – Tous les articles d’Elisabeth Sheff Ph. D. :

https://www.lifeworkspsychotherapy.com/author/elisabeth-a-sheff

3 – Lu dans https://www.romper.com/p/heres-what-its-really-like-to-parent-when-youre-polyamorous-22982

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *