« Apprendre par soi-même. École démocratique Sudbury VS unschooling », coécrit avec Yazid Arifi, in Grandir Autrement Hors-série n°11 Apprendre, janvier 2018

Yazid Arifi, cofondateur de l’école démocratique et, Mélissa Plavis, doctorante en anthropologie travaillant sur la parentalité au sein des familles en unschooling tout en étant mère unschooleuse, vous proposent un regard croisé sur l’apprentissage par soi-même en école démocratique de type Sudbury et en unschooling. Parce qu’ils ont des bases philosophiques communes, que des liens et ponts sont créés entre les membres d’école démocratique et les unschooleurs, adultes ou enfants, ils ont souhaité réfléchir à ce que peuvent impliquer, formellement ou informellement, ces différents choix (a)pédagogiques et (non)éducatifs sur les apprentissages et la vie des jeunes et moins jeunes.

YA et MP

Apprentissages informels et autodirigés

Au même titre que les familles pratiquant le unschooling, les écoles démocratiques accordent aux enfants une liberté totale dans la définition de leur parcours d’apprentissage. Ceci les place aux antipodes des écoles dites « traditionnelles », au sein desquelles l’apprentissage des enfants est tout entier structuré et cadencé par des adultes leur imposant leurs disciplines, leurs programmes, leurs rythmes et leurs évaluations.

Cette liberté accordée aux enfants dérive d’une conviction fondamentale partagée par les écoles démocratiques et les familles unschooleuses: nous sommes tous des êtres naturellement apprenants. Chaque individu vient au monde naturellement curieux, créatif, et empli du désir de comprendre le monde qui l’entoure pour y vivre une vie épanouie. Ainsi, de la naissance jusqu’à l’âge de 3 ans, les enfants apprennent à marcher, à parler, à manger, à grimper, à jouer pleinement leur rôle d’agents sociaux, et ce sans avoir besoin ni de professeurs, ni de programmes, ni d’évaluations. Et jusque-là, tout s’est plutôt bien passé.

Là où la contrainte génère des comportements d’instrumentalisation du savoir, valorisé non pas pour lui-même mais en tant qu’il permet d’obtenir la bonne note ou le bon classement, la motivation intrinsèque générera l’intérêt qui portera l’individu à déployer les trésors d’ingéniosité et de créativité nécessaires à l’acquisition de la compétence ou de la connaissance considérée. Nous apprenons dans l’interaction quotidienne avec l’environnement et les personnes qui nous entourent, sans nul besoin de contraintes exogènes. La motivation intrinsèque dérive d’ailleurs elle-même de la rencontre avec ce monde au sein duquel nous construisons nos vies. De chaque parcours socio-biographique découlera des découvertes particulières qui produiront à leur tour des désirs, des passions, des inclinations elles-mêmes spécifiques à chacun.

Concrètement, les enfants d’une école démocratique ainsi qu’en unschooling apprennent donc, tous les jours, une quantité incalculable de choses, des mathématiques au jardinage en passant par la cuisine, la plomberie ou la lecture, mais de manière autonome et, le plus souvent, informelle (pour autant chacun y a aussi le droit de solliciter des cours formels). Au contact des autres et de leur environnement, les enfants découvrent ce qui leur plaît et ce qui leur déplaît, séparent le bon grain de l’ivraie, vont vers ce qui suscite leur passion et se construisent comme individus souverains d’eux-mêmes. C’est d’ailleurs dans cette interaction active permanente avec le monde extérieur qu’ils découvriront les activités sociales, associatives, professionnelles qui font le quotidien des adultes. Là où l’établissement scolaire « traditionnel » fonctionne comme un silo séparé par une frontière hermétique du reste du monde social, l’école démocratique revendique la porosité de ses murs et son souhait d’intégrer pleinement ses membres à la vie de la collectivité, et les unschoolers vivent en société.

MP

La question de la définition des parcours d’apprentissages est souvent inhérente aux écoles quelles qu’elles soient. Chez les familles en IEF version unschooling, si les jeunes sont effectivement libre de leurs apprentissages, il n’en est pas nécessairement question. En effet, seuls les apprentissages en tant qu’ils sont autogérés peuvent être pensés a priori car tous les autres se font en vivant, souvent informellement, sans y penser. En unschooling, il ne s’agit donc pas tant d’autogérer ses apprentissages que d’autogérer, ou plutôt d’autodiriger sa vie, de laquelle découleront de nombreux apprentissages informels. Bien sûr, il peut être question d’apprentissage en particulier, et un enfant en unschooling peut décider de suivre un cours formel tous comme les jeunes de l’école démocratique. Pour autant il me semble qu’en famille, les jeunes apprennent informellement que la vie est première. L’attention n’est pas portée sur ce que les jeunes apprendront ou pas mais sur leur bien-être avant tout.

Évidemment, je suis convaincue que les tenants de l’éducation démocratique ont le même discours, pour autant je me demande si, informellement, parce qu’il s’agit d’école malgré tout, les jeunes n’apprennent pas que, bien qu’aucun enseignement ne soit nécessaire pour apprendre, l’existence d’un lieu séparé de la vie familiale et sociale locale, ainsi que d’un endroit où l’on doit se rendre obligatoirement au minimum quatre jours par semaines, et ce, même s’il est possible d’en sortir après avoir « pointé » est nécessaire pour apprendre. Les jeunes n’apprennent-ils pas alors que l’obligation est nécessaire pour s’engager?

Obligation ou engagement ?

YA

Je pense que la question de l’obligation doit être appréhendée de manière plus générale, au prisme du deuxième principe fondateur d’une école démocratique de type Sudbury: la responsabilité. L’enfant qui intègre une école démocratique a droit à cet immense privilège qu’est la liberté, mais celle-ci n’est évidemment jamais cohérente avec son concept si elle n’est pas accompagnée par des mécanismes de contention. L’article 4 de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen l’énonce de fort belle manière: « La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui : ainsi, l’exercice des droits naturels de chaque homme n’a de bornes que celles qui assurent aux autres Membres de la Société la jouissance de ces mêmes droits. Ces bornes ne peuvent être déterminées que par la Loi ». En l’occurrence, les bornes à la liberté des individus sont fixées par un règlement intérieur dont l’objet est de modérer les élans individuels pour éviter qu’ils ne contreviennent aux nécessités du vivre ensemble. Car vivre en communauté génère des besoins: il faut faire le ménage, garantir le fonctionnement des institutions de l’école, honorer les engagements pris auprès d’un intervenant extérieur ou d’autres membres de l’école, etc. Et ces besoins sont donc la raison pour laquelle, à ce stade, la politique d’assiduité de notre école en particulier prévoit un minimum de temps de présence au sein de l’école, la contrainte étant réellement minime dans les faits: quatre jours minimum de présence par semaine, six heures minimum de présence par jour, sachant que les sorties sur temps scolaires sont incluses dans le temps scolaire, possibilité d’arriver entre 9h et 10h30… Autre élément fondamental: comme toute règle, la politique d’assiduité a été avalisée par un vote, et il est toujours possible de revenir dessus au nom du principe démocratique de réversibilité.

MP

Ne serait-il pas possible selon toi, que la communauté existe par le seul engagement? Et que l’absence ponctuelle (un jour par ci par là), ponctuellement récurrente (chaque lundi-mardi par exemple) ou sur des périodes données (une semaine ou un mois par exemple) ne soit pas un frein au fonctionnement du collectif? Imaginons qu’un jeune ne fasse que pointer le matin et le soir et vienne faire ses tâches de ménage, serait-ce vraiment différent? ou plutôt plus contraignant pour le groupe que la dernière situation énoncée?

YA

Mais précisément, la communauté n’existe que par l’engagement, et l’opprobre qui s’abat sur celui ou celle qui faillit à son engagement. Et en l’occurrence, les membres d’une école démocratique s’engagent d’abord et avant tout à respecter le règlement intérieur, défini démocratiquement, et laissant à tout instant ouverte la porte d’une alternative: à tout instant, les règles peuvent changer. Il faut bien prendre la mesure de ce que cela implique: le règlement intérieur ne vient pas « du haut », et il n’est pas une seule de ses dispositions qui soit écartée du champ de la délibération démocratique.

En effet, un des piliers de la philosophie des écoles démocratiques est celui de la stricte égalité entre les adultes et les enfants. Par-delà la liberté qu’ils ont de définir leur parcours d’apprentissage souverainement, les enfants sont ainsi impliqués dans la gestion de cet espace de vie que constitue l’école et dans le règlement des conflits qui y surviennent au même titre que l’adulte, dans le respect total des principes de la démocratie participative. Le Conseil d’école, seul organe décisionnaire d’une école démocratique, a vocation à trancher sur l’ensemble des questions ayant trait à la vie collective (changement du règlement intérieur, déblocage de budget, recrutement d’un nouveau membre…) à travers le débat et le vote à la majorité absolue, l’enfant et l’adulte étant chacun dotés d’une voix. Chacune des parties expose son point de vue et contribue à la coconstruction des règles. Les membres jeunes et staff sont en charge de la définition des règles qui animent leur vie en commun et responsables du traitement des transgressions. Le niveau de présence considéré comme nécessaire au bon fonctionnement de l’école n’échappe pas à la règle: à ce stade, le collectif a estimé qu’il était juste d’imposer certaines restrictions à l’absentéisme, qui laissent d’ailleurs un degré de liberté conséquent aux membres (possibilité de prendre jusqu’à quinze jours de « vacances » sur période scolaire, etc.). Rien n’empêche a priori que demain, ce même collectif considère ces restrictions comme superflues, et méritant à ce titre d’être retirées du règlement intérieur.

Démocratie et minorités

MP

Tu dis donc, Yazid, que malgré le fait que les règles soient décidées à la majorité absolue, le conseil d’école cherche une forme de consensus? Je pose cette question car je me demandais également dans quelle mesure la parole de jeunes en marge pouvait être prise en compte? Dans notre société, et comme tu le sais, les minorités sont souvent malmenée. Cette difficulté n’est-elle pas reportée au sein de l’école démocratique? Bien sûr, j’entends que la possibilité voire l’incitation à la discussion en conseil d’école permettra d’envisager les points de vue divergents. Toutefois si un certain besoin n’appartient qu’en propre à une personne (atypique ou pas), et que les autres ne le considère pas comme légitimes, les règles ne pourraient-elles pas apparaître rigide et non-pertinentes ici et maintenant pour cette personne? N’apprend-on pas à l’école démocratique que, quoi qu’il arrive la démocratie participative n’est en fait que la dictature de la majorité?

YA

Je ne crois pas au concept de la dictature de la majorité. La dictature suppose qu’un individu ou un groupe prédéterminé se voient attribuer le privilège exclusif de décider de tout pour tout le monde. Or en régime rigoureusement démocratique, la majorité est censé être une construction ex post, à savoir une coalition de personnes qui, après débat, se trouvent être d’accord sur un sujet donné. Par ailleurs, ladite majorité a vocation à être mouvante et non figée: une majorité d »individus peut se trouver d’accord avec une proposition de loi sur la régulation de la finance, mais il y a fort à parier qu’elle se disloquera en une multitude de sous-groupes en désaccord le jour où on discutera de la gestation pour autrui. La « majorité » est une construction politique découlant de la délibération démocratique sur un sujet donné, ce n’est pas un groupe désigné de personnes ayant de privilège de décider pour les autres tout et tout le temps.

Sur la question de la reconnaissance des spécificités individuelles, je pense qu’une distinction est importante. D’un côté, il y a les sujets qui concernent la communauté dans son ensemble: le règlement intérieur, l’adhésion ou l’expulsion d’un membre, la gestion du budget, l’aménagement de l’espace, etc. Dans la mesure où les décisions relatives à ces thématiques impacteront l’ensemble du collectif, la délibération et la prise de décision ne peuvent se faire que collégialement si on croit à la stricte égalité entre les individus. Notre école a opté pour le système de démocratie participative, qui représente un bon compromis entre le respect des différentes opinions et la nécessité de trancher sans éterniser les débats. Aussi, les décisions sont-elles prises pour l’essentiel à la majorité absolue, soit la moitié des voix plus une. Ceci permet l’expression saine des opinions divergentes, car personne n’est obligé de changer d’avis s’il n’est pas convaincu par les arguments qui lui sont avancés. Et surtout, cette mécanique implique la possibilité pour le groupe mis en minorité de revenir plus tard sur la décision prise, au nom de la réversibilité, ce principe fondamental de la démocratie.

De l’autre côté, il y a ce qui a trait aux envies et aux besoins individuels. Et ce qu’il faut comprendre, c’est que la mécanique collective a vocation à faciliter autant que possible l’expression des singularités: si nous nous échinons à mettre en place un règlement intérieur et à gérer les conflits, c’est pour libérer les individus des affres de l’arbitraire, de l’autorité, du jugement et de la stigmatisation afin qu’ils puissent être et devenir réellement ce qu’ils veulent. De façon schématique, notre fonctionnement démocratique se met donc au service de la construction des individus.

Expérimenter la démocratie participative en toute liberté?

MP

Que les apprentissages soient informels ou autodirigés, chaque petite expérience est formatrice. L’organisation dans laquelle on évolue, tout ce que l’on y vit, voit, ressent, etc., est ce qui fait nos apprentissages (informels). Proposer donc l’école démocratique à ses enfants ou le unschooling en les laisser évoluer librement en dehors de toute structure principale n’est pas anodin. Vivre en famille n’implique pas que les unschoolers ne fréquentent pas de structures dans lesquelles ils peuvent d’ailleurs avoir un engagement important et expérimenter la démocratie participative. Pour bénéficier des avantages du unschooling et des principes de l’École démocratique, ainsi que de répondre aux difficultés que les deux possibles peuvent engendrer, ne serait-il pas possible d’imaginer des lieux ouverts où l’on pourrait apprendre la démocratie participative sans qu’elle nous soit imposée, en la vivant et ce dès le plus jeune âge? J’imagine un lieu démocratique où tout cela serait possible, où les apprentissages seraient libres de tout enseignement imposé – voire libre de toute notion d’apprentissage – et l’engagement libre de toute obligation et où les jeunes pourraient vivre par eux-mêmes sans nécessairement dépendre de la capacité de leur parent à remettre en cause l’adultisme.

Yazid Arifi et Mélissa Plavis

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *