« Apprendre hors école: philosophie du rhizome » in Grandir Autrement Hors-série n°11 Apprendre, janvier 2018

L’école telle que nous la connaissons n’est qu’un phénomène historique et social. Elle n’a pas toujours existé et n’existe toujours pas dans certaines sociétés. Quelques familles, ici et maintenant, en France en 2017, font le choix de l’instruction hors école. Pour autant, certaines de ces familles reproduisent la forme scolaire en suivant des cours par correspondance ou en faisant ce qu’on appelle communément « l’école à la maison ». Est-il alors possible de se déscolariser, non seulement physiquement, mais mentalement ? De se passer de toute forme scolaire ? Telle est la question.

En France, l’école n’est pas obligatoire, c’est l’instruction qui l’est de 6 à 16 ans. Il existe seulement une obligation de déclaration. Les familles faisant le choix de l’instruction en famille (IEF) doivent se déclarer en début d’année scolaire, à la mairie et à l’inspection d’académie de leur domicile. La loi rend donc possibles les apprentissages hors école. Bernadette Nozarian, dans Apprendre sans aller à l’école. Homeschooling, unschooling : les choix et la vie quotidienne des familles (Nathan, 2017), offre un aperçu de toutes les formes d’IEF : des cours par correspondance en passant par « l’école à la maison », qu’elle soit traditionnelle ou alternative, jusqu’au unschooling où les parents laissent les enfants libres de s’occuper, convaincus qu’ils apprendront informellement ce dont ils ont besoin ou iront trouver volontairement réponses à leurs questions.

De « l’école à la maison » au unschooling : une question de paradigme

Notre manière de conceptualiser l’enfant et le savoir influe sur notre manière de conceptualiser l’apprentissage. En fonction, nous envisagerons d’enseigner aux enfants ou de les laisser libres de s’instruire par eux-mêmes (avec les autres et dans le monde).

Concernant l’enfant, si l’on considère que l’esprit des jeunes humains est une table rase et un réceptacle, alors nous en déduirons qu’il nous faudra leur enseigner et leur inculquer du savoir, encore et encore, pour qu’ils se remplissent de connaissances et deviennent des sachants (à défaut de savants).

En revanche, si l’on considère que les humains naissent avec des dispositions qui se révéleront au fil du temps, comme c’est le cas pour tous les êtres vivants sur cette planète, alors nous envisagerons de les laisser grandir et apprendre, simplement en vivant, sans interférer ni intervenir dans ce processus physiologique : « vivre c’est apprendre et apprendre c’est vivre ».

Concernant le savoir, si nous le conceptualisons comme l’arbre de la connaissance de Descartes, avec son tronc représentant les connaissances de base à acquérir nécessairement, et ses branches qui s’affinent à mesure que nous nous spécialisons, alors nous imposerons un socle commun des connaissances et des compétences que tout à chacun devra maîtriser avant de pouvoir considérer toute prétention à aller plus loin, plus haut, plus en spécialisation.

En revanche, si nous imaginons le savoir à l’image du rhizome de Deleuze et Guattari, alors toute entrée sera pertinente, car tout mène à tout. Rhizomes ou radicelles sont ces racines qui diffèrent des tubercules, et qui se joignent et se rejoignent finement les unes aux autres. Leur particularité tient au fait qu’elles ne sont pas « parallèles » au sens où il y aurait incommunicabilité, mais plutôt « a-parallèles » au sens où elles sont en contact à de nombreux endroits, et surtout qu’elles cassent tout parallélisme par connexion. Les rhizomes relient ce qui, à première vue, paraît individuel et dissocié. À plus grande échelle, ils ressemblent à des ensembles liés par plusieurs endroits, par exemple les plants de patates ou le gingembre. Cette image du rhizome peut se reporter sur des systèmes non végétaux, animaux ou inorganiques tels que les rats, les abeilles ou encore les terriers. Le savoir peut également être conçu comme tel dans la mesure où toutes les connaissances sont intriquées et déhiérarchisées : n’importe quelle entrée donnera accès à l’ensemble.

Laisser les enfants libres sans leur imposer d’enseignement ne semble possible que si on les considère comme ayant des dispositions innées se développant physiologiquement en vivant en société, et si l’on considère le savoir et la connaissance comme un rhizome plutôt que comme un arbre. À l’inverse, ou dans un même temps, il est possible, parce qu’on laisse les enfants libres, de déduire qu’ils ont des dispositions innées et que le savoir est rhizomatique.

Apprendre par soi-même, avec les autres, dans le monde

Jacotot disait déjà que « tout est dans tout ». Une personne peut donc au fil de sa vie apprendre en arpentant le monde, à commencer par là où il naît, là où il vit, dans son contexte, et en suivant ses intérêts. Les disciplines académiques enseignées à l’école sont un découpage culturel et arbitraire. Tout est dans tout et on peut apprendre à lire, à compter, à s’exprimer, à partir de n’importe quel intérêt : passions pour les insectes, les constellations ou autre, cartes de jeu, cuisine, etc. On peut apprendre un peu de géographie ou d’histoire en regardant des films, qu’il s’agisse de films documentaires, de comédies ou de drames. Peu importe d’où l’on part, de proche en proche, on appréhendera de nombreux domaines propres à notre culture puisque nous vivons en son sein, parce que tout en est imprégné. Nulle nécessité alors de fréquenter l’école pour des raisons d’apprentissage. Nous apprenons toutes et tous en continu, par nous-même, avec les autres et dans le monde. En fonction de ce que nous vivons, de notre contexte de vie, du fait que nous allons à l’école ou pas, nous apprenons informellement de manière différente des choses parfois similaires et parfois diverses.

Les familles unschooleuses qui pensent que les apprentissages informels peuvent être suffisants pour devenir un adulte accompli et heureux dans notre société, qui laissent donc les enfants vivre librement, et s’ils le souhaitent, autodiriger leurs apprentissages, sont la preuve en acte qu’il est possible de se passer d’école. Les adultes qui n’y sont jamais allés et à qui on n’a jamais imposé d’enseignement, en témoignent. Apprendre en dehors de l’école voire en dehors de toute forme scolaire semble donc possible. La condition est peut-être simplement de ne pas empêcher autrui de s’instruire par lui-même et d’appréhender le monde à sa façon et à son rythme.

Mélissa Plavis

Mondrian La série des arbres.

L’Arbre rouge – 1908-10 – huile sur toile – 70x99cm – La Haye Gemeentemuseum
L’Arbre gris – 1911-  huile sur toile  – 79,7×109,1cm –  La Haye Gemeentemuseum
Pommier en fleurs -1912- huile sur toile   – 78,5×107,5cm  – La Haye Gemeentemuseum
Arbre en fleurs -1912 – huile sur toile – 60x85cm – New York Rothshild Foundation

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