« Anthropologie de l’apprentissage » in Grandir Autrement Hors-série n°11 Apprendre, janvier 2018

Aujourd’hui en France, les recherches en science de l’éducation restent principalement des recherches partant du principe, idéologique, que les enfants ont besoin d’être enseignés pour apprendre. Pourtant, les études anthropologiques montrent que l’observation et la participation aux activités de la vie quotidienne et aux événements sociaux sont le fondement des apprentissages dans de nombreuses sociétés. De rares chercheurs en science de l’éducation ou en psychologie montrent également que les apprentissages informels et autonomes sont efficaces, et ce, même dans nos sociétés industrielles.

Au colloque européen « Free to learn, Libre de s’instruire, Frei sich bilden » qui eu lieu à Luxembourg en octobre 2017, Alan Thomas, chercheur en science de l’éducation à l’université de Londres, rappelait que quand les autorités croient sincèrement qu’elles sont soutenues par un important corpus de recherches scientifiques pédagogiques et psychologiques remontant à près de deux siècles, et que cela a conduit à tort à croire que, parce que les résultats sont «scientifiques», ils doivent avoir une application universelle. Selon cette science, l‘éducation ne pourrait être efficace que s’il y a un programme défini, directement enseigné «de haut en bas», en passant par des étapes soigneusement préparées, des leçons, et ce, pour un nombre déterminé d’heures, avec des tests réguliers adossée à des normes liées à l’âge. Alan Thomas rappelle que cela est le fondement de la pédagogie éducative traditionnelle, mais que ces composantes pédagogiques ne sont là que par tradition et par routine. En d’autres termes, ils ne constituent plus qu’une idéologie. Alan Thomas soutient que, par conséquent, la quantité montante de recherche et d’innovation dans la pédagogie scolaire ne s’applique qu’à l’idéologie. Il ajoute que même les philosophes de la pensée libre souscrivent pour la plupart aux principes de base de la pédagogie scolaire. Alan Thomas pense que si l’on peut démontrer que les enfants apprennent même sans être soumis à l’idéologie scolaire, et que les normes standardisées avec un programme défini et un enseignement direct s’appliquent uniquement dans une structure idéologique, alors on pourra contribuer à une nouvelle compréhension de la façon dont les enfants apprennent.

Dans ses recherches, Alan Thomas, avec Harriet Pattison, démontre que les enfants n’ont pas besoin d’être enseignés formellement comme à l’école pour être et devenir des individus accomplis dans la société. Il rappelle que, parce que la scolarisation est complètement intégrée dans la société, il est compréhensible qu’il soit difficile de comprendre une alternative aussi radicale que l’éducation non scolaire parce qu’il serait pour cela nécessaire d’abandonner ses idées préconçues. Comment font les sociétés sans école encore aujourd’hui et comment faisions-nous avant la généralisation de l’école à la fin du XIXe siècle? Certains argueront, comme John Dewey, que c’est la complexité de nos sociétés occidentales qui rendent l’école nécessaire, or les unschoolers, dans les sociétés industrielles, démontrent le contraire. L’école semble donc bien être une institution culturelle et idéologique.

Peut-on détecter des universels grâce aux études anthropologiques? Jean Liedloff s’attache à le faire dans son ouvrage Le concept du continuum en donnant à voir les pratiques parentales des Amérindiens Yekwanas dans les années 70.

Apprentissages et sociétés non industrielles

The Anthropology of Learning in Childhood1, édité notamment par David Lancy, regroupant de nombreuses recherches sur le sujet des apprentissages dans l’enfance ici et ailleurs, et mettant en perspectives les travaux de nombreux chercheurs de différents courants anthropologiques, permet de comprendre comment les comportements des adultes vis-à-vis des enfants sont différent d’un pays à un autre et d’une société à une autre. Ces modifications de comportements sont liées aux modèles culturels, soit un ensemble d’idées organisées, souvent implicites, et partagées par les membres d’un groupe culturel, appelés les ethnotheories parentales. En l’occurrence, dans le cadre de la parentalité, de l’éducation et de l’apprentissage, les membres d’un groupe donné ont des idées a priori sur les enfants, la famille, et sur eux-mêmes en tant que parents.

Ces idées impliquent des comportements et des pratiques parentales et sociales particulières. Des similarités et des différences se retrouvent dans les pays et sociétés étudiés. Des différences sont déjà visibles entre des pays européens tels que la France, les Pays-Bas, l’Italie ou l’Espagne, ce qui peut laisser imaginer les différences entre les sociétés industrielles et non industrielles.

Bien que les ethnotheories aient un fort impact sur les comportements parentaux, d’autres facteurs entrent en jeux dans le rapport entre idée et action, comme la perception qu’ont les parents de leurs enfants ainsi que les qualités individuelles des enfants, ce qui pourrait d’ailleurs expliquer que, dans une société donnée, il soit parfois possible de fonctionner relativement différemment que la majorité ou que la norme. Je pense notamment à tous les écoparents et les unschoolers en France ou dans toute autre société occidentale.

– Apprendre par l’observation dans la vie quotidienne

Les études anthropologiques montrent que l’apprentissage est un processus social permis par la simple vie en société. La plupart des connaissances spécifiques, telles que la compréhension générale d’une culture, peuvent être apprises par l’observation, mais seulement si les enfants participent aux événements et activités sociales d’un groupe donné, en étant prêts à prendre la responsabilité de leurs apprentissages. L’attention est une des clefs de l’apprentissage par l’observation. Lorsque les enfants n’ont pas l’habitude d’attendre qu’on leur dise quoi faire, leur attention est absolument ouverte, ce qui permet un apprentissage par l’observation des plus efficaces. L’apprentissage par l’observation dans la vie quotidienne est une capacité humaine universelle. La difficulté à le reconnaître tient au fait que quand l’attention n’est pas volontairement portée par un enfant il est plus difficile d’observer cet apprentissage qui pourtant existe bel et bien. L’efficacité de tels apprentissages dépend largement de la capacité d’un enfant à s’engager et s’impliquer pour être partie prenante de l’activité. Plus l’implication est grande, plus les enfants cherchent activement, organisent et digèrent les informations captées et les expériences faites. Dans les sociétés où la participation des enfants aux activités des adultes est culturellement importante, l’apprentissage par l’observation se transforme en une compétence experte qui à un pouvoir extraordinaire.

– Travail, jeu et apprentissages

Dans Free to Learn, Peter Gray a montré comment le jeu libre, non dirigé, était nécessaire aux enfants pour devenir des adultes accomplis dans une société donnée. En effet, il permet d’acquérir toutes les compétences techniques, émotionnelles et sociales nécessaires, et ce, dans un contexte où les enfants sont hors de danger et peuvent donc tester leurs limites et celle des autres et des groupes. Dans les sociétés non-industrielles, le jeu est souvent intriqué dans les temps de travail, les enfants pouvant jouer tout en aidant leurs parents au travail, dans les tâches agricoles par exemple. Sans chercher à définir les différences entre jeu et travail, qui sont souvent flous, il reste nécessaire de différencier le travail en tant qu’il serait une activité d’exploitation des enfants pour une valeur économique par rapport au travail valorisé par l’usage qui peut être faite de la participation d’un enfant à une activité dans la vie quotidienne des adultes. Faire cette distinction est évidemment important dans la mesure où le travail des enfants dans nos sociétés occidentalisées est perçu absolument négativement et connoté avec l’exploitation et l’oppression des enfants existantes dans certains pays.

Les études anthropologiques montrent que les apprentissages ont lieu à la fois au cours du jeu et du travail bien que le nombre de compétences utiles acquises pouvant être attribuées aux jeux et travail des enfants ou à l’instruction directe n’est pas si clair que cela. En revanche, il apparaît que la plupart des apprentissages concernant le rôle des adultes, spécifiquement pour les garçons, prennent place en dehors du contexte du travail, notamment dans les sociétés de chasseurs-cueilleurs ou dans les sociétés industrielles. Pour les enfants vivant dans des sociétés agraires, spécifiquement lorsque les enfants sont capables, cognitivement et physiquement, d’être productifs, la plupart des apprentissages nécessaires pour devenir un adulte prennent place dans le contexte du travail, ce qui est particulièrement vrai pour les filles.

– Rôle des adultes et des pairs

Les études anthropologiques montrent qu’un des éléments récurrents des différentes ethnothéories sur la socialisation des enfants dans les sociétés non-industrielles est l’idée que les enfants apprennent mieux par eux-mêmes et que l’apprentissage par soi-même libère les adultes de devoir servir de professeurs. La communauté entière devient source de potentiels apprentissages et le “curriculum” est comme un livre ouvert, disponible pour les apprenants ici et là, aujourd’hui ou demain, le moment venu.

Il est souvent attendu des enfants et notamment des bambins qu’ils apprennent de leurs pairs grâce à l’émulation, par l’observation et par le jeu. Les adultes ne ressentent pas le besoin d’intervenir ni de surveiller de près les progrès des enfants. L’acquisition des compétences repose sur l’enfant lui-même.

Dans presque toutes les sociétés dans le monde, peu importe qu’elles soient pré ou post-industrielles, les interactions d’apprentissage entre pairs et dans la fratrie permettent aux enfants de pratiquer les rôles et les compétences essentiels pour leur vie d’adultes, au travail, en famille, ou dans toutes autres situations sociales. Par exemple, en prenant soin des plus jeunes et en se confrontant à leur sensibilité, les enfants développent leur capacité à l’empathie.

Organisation de l’éducation VS vivre ensemble

Parce que l’anthropologie nous permet de regarder les apprentissages des enfants d’un large angle de vue à travers leurs interactions, cela nous permet de prendre conscience que les apprentissages ne se font pas seulement dans des contextes spécifiquement organisés et conçus pour l’éducation et les enfants, mais aussi, et la plupart du temps, dans des situations où les enfants interagissent librement avec les autres dans le cadre d’activités quotidiennes. Si la pauvreté, les maladies, et d’autres événements rendent nécessaire le travail des enfants dans certaines sociétés, au sens où ils auraient besoin de rapporter un salaire pour leur survie et celle de leur famille, l’apprentissage par l’observation fonctionnerait alors moins bien puisqu’ils ne participeraient plus aux activités de la vie quotidienne. Il semble qu’il en soit de même pour les enfants fréquentant l’école et où les activités professionnelles des parents sont hors de vue des enfants, éloignées des activités quotidiennes de subsistances, où les sphères familiales, professionnelles, et amicales, sont dissociées, et où les générations sont séparées les unes des autres, la plupart du temps dans des établisement instutionnels dédiées.

L’apprentissage par l’observation, dans le jeu libre et le travail en tant que participation aux activités de la vie quotidienne et de subsistance (et non l’exploitation dans un atelier ou une usine) est efficace. Les différentes études réunies dans les chapitres de l’ouvrage The Anthropology of Learning in Childhood le montrent. Ce type d’apprentissage semble universel, car, même dans nos sociétés “modernes” et complexes, comme le montrent notamment Alan Thomas et Harriet Pattison ou encore Peter Gray, certains enfants n’allant pas à l’école et ne faisant pas l’école à la maison apprennent par eux-mêmes et avec les autres, informellement, inconsciemment et invonlontairement de nombreux savoirs et compétences, ce qui ne les empêchent par pour autant de suivre des cours plus formels dans un domaine donné si tel est leur choix.

Mélissa Plavis

1 – Sauf précisions, toutes les affirmations qui suivent sont les conclusions des anthropologues ayant participé à la rédaction de cet ouvrage.

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