« Renoncer à la relation de dominant-dominé » in Grandir Autrement n°69 Animal, moi?, mars 2018

Pour des raisons éthiques, certain-e-s choisissent de ne pas « avoir » d’enfant et certain-e-s décident, les abolitionnistes, de ne pas « avoir » d’animal. D’autres choisissent de vivre avec enfants ou animaux en remettant en cause certains principes éducatifs liés à la conception de ce que serait un enfant ou un animal, soit des êtres considérés, a priori et la plupart du temps, comme inférieurs. Dans quelle mesure peut-on/doit-on les diriger ? Que peut-on décider pour eux ? Comment se comporter au quotidien lorsqu’on décide de sortir de l’idée qu’il est nécessaire de les dominer ? Comment nos relations aux enfants, aux animaux et à nous-mêmes peuvent-elles s’influencer les unes les autres ? Voici des explications d’ « experts » ainsi que des témoignages de personnes cherchant à expérimenter des relations horizontales et apaisées avec « leurs » enfants et animaux.

L’éthologue Charlotte Duranton1 nous rappelle que : « contrairement aux chiens errants, qui eux sont libres de se déplacer quand et où ils veulent, qui peuvent chercher à manger à longueur de temps, qui choisissent avec quels congénères ils interagissent ou non, les chiens de compagnie sont captifs et ne sont pas libres de leurs choix. Ils ne choisissent pas ce qu’ils mangent, quand ils mangent, où ils se déplacent, la durée de promenade, le lieu des promenades, leurs lieux de couchage, les activités qu’ils pratiquent, les personnes qu’ils côtoient ou les autres chiens qu’ils rencontrent. Même s’ils ont moins de souci de santé que les chiens errants, ils manquent de stimulations mentales, et ne sont pas acteurs de leur environnement. »

On a tendance à penser que pour qu’un chien ou un autre animal domestique soit bien éduqué, il est nécessaire de le dominer. Est-ce une réalité ? Qu’en est-il de la dominance chez les animaux et entre animaux humains et animaux non humains?

Charlotte nous explique que la notion de dominance dont on entend partout parler est erronée et dépassée : « Du point de vue éthologique, il y a deux notions à différencier : la notion de dominance/subordination et celle de hiérarchie. La première correspond en fait à l’issue d’une interaction, à un instant t et à l’échelle de la dyade, c’est-à-dire entre deux individus. À la suite de l’interaction, il peut y avoir un gagnant et un perdant, ou donc comme on a coutume de l’entendre un dominant et un subordonné, et cela est universel, chez toutes les espèces. Pour autant, cela n’est valable que sur le temps d’une interaction. Le résultat de cette interaction varie en fonction de l’état des individus, ou de leur motivation dans telle ou telle situation. L’individu A peut sortir gagnant sur l’individu B dans un conflit pour la nourriture, car A était très motivé, mais cela peut être l’inverse le jour même : l’individu B peut être gagnant sur l’individu A lors d’un conflit pour un jeu par exemple (entre individus d’une même espèce).

Ensuite vient la première confusion, avec la notion de hiérarchie. La hiérarchie est l’ensemble des relations qui unissent les individus d’un même groupe ou d’une même espèce. On parle souvent de hiérarchie pour l’ensemble des relations de dominant/subordonné qui unissent les membres d’un groupe d’une même espèce, mais il y a aussi des hiérarchies d’affiliations. L’humain a tendance à toujours se focaliser sur les notions de conflits, alors que dans un groupe les conflits doivent être aussi réduits que possible. La hiérarchie mise en place, quand elle existe, a pour but de réduire au minimum les conflits dans un groupe. Deuxième confusion dans l’esprit des humains : on croit qu’une hiérarchie est toujours linéaire : A→B et B→C et donc A→C comme si A→B→C, comme si c’était toujours le cas, alors que ça ne l’est pas. Il existe plusieurs types de hiérarchies différentes : par exemple A domine B, B domine C, et C domine A : il s’agit de la hiérarchie circulaire. Chez les primates on voit principalement des hiérarchies linéaires, alors les humains ont tendance à prendre leur cas pour une généralité. Entre chiens, ce qu’on sait, c’est que les structures de hiérarchie sont très variables selon le mode de vie du chien. Dans les groupes de chiens, il peut y avoir parfois une hiérarchie linéaire, mais elle est souvent très variable, et surtout pas la même pour les mâles et les femelles. Ensuite beaucoup de chiens errants vivent en pairs ou petits groupes de 2 ou 3 individus au sein desquels on n’observe pas de hiérarchie claire.

Quand on passe aux relations entre chiens et humains, du point de vue éthologique strict, on ne peut parler ni de dominance ni de hiérarchie, car il s’agit de deux espèces différentes, qui n’ont ni les mêmes modes de vie, ni les mêmes codes sociaux, ni les mêmes capacités physiques. Si des chiens sont parfois agressifs, c’est suite à des apprentissages (méthodes d’éducation violente par exemple) ou encore, car ils n’ont pas appris à gérer la frustration. Rien à voir avec de la dominance (qui n’est pas un trait de caractère figé donc, mais bien le résultat d’une interaction). On peut plutôt voir l’humain comme un leader, car il a plus d’expérience que le chien, et, car c’est lui qui a le pouvoir de prendre les décisions. »

Charlotte pense donc que « respecter les animaux non humains passe surtout par la façon de nous comporter avec eux. J’entends par là l’utilisation de méthodes d’éducation basées sur la coopération et non la violence ou la peur (qu’elle soit physique ou psychologique). Dans le monde du chien et de l’équitation par exemple, beaucoup d’humains ne s’intéressent qu’aux résultats, ils veulent que leur animal ait tel ou tel comportement, peu importe la manière dont ils lui enseignent. La fin justifie encore bien souvent les moyens. Ouvrir à la bienveillance et au respect de l’autre, quel qu’il soit, de notre propre espèce ou des autres espèces, reste encore difficile, car cela remet en cause les acquis sociaux dans lesquels nous vivons. Déjà que cela est difficile envers les enfants, je sais que cela est encore plus difficile envers les animaux non humains ! »

Comment nos relations aux animaux influencent-elles nos relations aux enfants ou à nous-mêmes et réciproquement ?

La relation humain/chien comme vecteur de transformation des relations humaines

Selon Loki, c’est effectivement le discours en termes de « chien dominant » et de « chien dominé » qui entraîne les propriétaires, par une vision faussée de leur « animal », à justifier les corrections physiques, et autres joyeusetés comme le fait de manger avant lui ou d’interdire le canapé, etc. Le tout sous prétexte que le chien doit être « le dernier dans la hiérarchie familiale » (et donc se laisser tout faire et tout subir sans broncher). Pourtant Loki rappelle que « le fait d’être « dominant » ou « dominé » a été mis à mal depuis des dizaines d’années par les études éthologiques (et l’observation éclairée des cynophiles également) », (ce que Charlotte nous expliquait précédemment), et que « les chiens fonctionnent plutôt sur une relation de coopération, celui qui maîtrise le plus la situation, la gère, celui qui désire l’os le plus fort l’emportera, sans hiérarchie stricte et immuable. » Loki ajoute : « D’autre part, une hiérarchie, quelle qu’elle soit, ne peut s’appliquer qu’au sein d’une même espèce. En d’autres termes, pas entre un chien et un humain. Considérer que le chien de la famille veut « dominer le monde », est malheureusement ce qu’on lit et entend encore trop souvent. On entend souvent par exemple qu’il faut « laisser pleurer le chiot pour qu’il comprenne où est sa place », alors qu’il vit un énorme choc en étant arraché à tout ce qu’il a connu, et ne demande qu’à comprendre que sa nouvelle famille peut prendre soin de lui ». Finalement, le discours du « chien qui veut dominer le monde » ressemble à celui sur « l’enfant roi ». Loki tient le même discours vis-à-vis des animaux que celui que Grandir Autrement tient vis-à-vis de la relation parent-enfant. Pourquoi laisser un nourrisson pleurer pour qu’il se résigne alors qu’il cherche le contact, la chaleur, l’odeur de ses parents après avoir vécu neuf mois dans le ventre de sa mère, et en ayant été parfois même arraché à elle lorsque l’accouchement ne fut pas physiologique ? Selon Loki, « un animal n’est ni un faire-valoir, ni un substitut, mais un individu à part entière, d’une culture (si on peut utiliser ce terme) totalement différente de la nôtre, avec une perception du monde différente, des instincts qui lui sont propres, des besoins aussi. Et il faut pourtant bien lui apprendre à vivre dans notre société, c’est-à-dire l’éduquer, non pas pour être plus facile à vivre pour nous (ou pour la satisfaction égoïste de le voir s’asseoir quand on lui demande), mais bien lui permettre d’évoluer en sécurité (la sienne et celle des humains autour) et de pouvoir s’adapter au mieux à nos contraintes de vie d’humain. Ce n’est pas un long fleuve tranquille, c’est un investissement à vie. Cela demande du temps et de l’énergie. Cela nécessite de se remettre régulièrement en question, remettre en cause les vieilles croyances, se former en permanence pour pouvoir le comprendre et lui faire comprendre ce qu’on attend de lui. Le tout en lui laissant la possibilité d’avoir des moments « de chien », où il peut exprimer les comportements qui lui sont naturels et qui sont jugés comme gênants pour nous autres humains (creuser, aboyer, explorer, mâchouiller…). » Je crois que nous ne pourrions pas mieux dire les choses concernant l’enfant en tant que personne. Elle témoigne : « Depuis que le premier de nos chiens est arrivé à la maison, il y a presque 13 ans, à la naissance de notre fils, nous n’avons eu de cesse d’apprendre. Il est devenu notre premier professeur. Ils sont cinq maintenant à la maison, nous avons déménagé dans une maison sur plus d’un hectare de terrain, en bord de forêt domaniale, avec aussi plus de disponibilité et de temps de présence. Les canapés aussi ont dû doubler de taille pour accueillir tout le monde ! ». Cette expérience de vie a permis à Loki d’accompagner les personnes dans la relation à l’animal. Elle explique en quoi cela lui a également permis d’évoluer dans l’appréhension des relations humaines : « La novice curieuse que j’étais est devenue monitrice bénévole en club, où j’encadre des entraînements de sports canins. Depuis peu je joue aussi les intervenantes chez des professionnels de l’éducation canine, sur la thématique de l’impact des émotions et de leur transfert entre le chien et son propriétaire. Mon objectif est devenu d’aider les humains à comprendre leur chien, à faire évoluer leur relation, bien plus de que de les aider à l’éduquer pour qu’il devienne un gentil robot bien rodé. Une éducation peut d’ailleurs tout à fait être menée de façon ludique, et laisser une grande part de libre arbitre à l’animal. Il faut rester attentif et humble face à sa réponse, car au final c’est lui qui dicte le rythme et nous guide dans son évolution. Lui qui nous indique ce qui lui convient ou pas. C’est un équilibre délicat, qui est remis en cause en permanence, mais c’est une quête qui, pour ma part, m’aura appris énormément, y compris sur les humains. J’ose aller jusqu’à dire que cela m’a aidée à élever mon fils… Bref, jamais nous n’aurions imaginé qu’accueillir un chien bouleverse à ce point nos vies et notre façon de l’aborder. ».

Il semble évident qu’une démarche de changement de relation aux animaux peut permettre une démarche vis-à-vis des enfants également. L’inverse est-il le cas ?

La relation aux enfants comme vecteur de transformation de la relation humain/chien

Virginie fait aussi le parallèle avec la relation parent/enfant. Elle raconte avoir élevé quatre enfants selon le modèle de ce qu’elle nomme la parentalité positive. Pour elle, tout comme avec les enfants, « l’idée est de faire en sorte qu[e les animaux] soient le plus possible eux-mêmes, en tenant compte des exigences de la société (dont certaines avec lesquelles je ne suis pas d’accord). » « Je n’ai jamais puni mes enfants, jamais frappé bien sûr et évité toute forme d’humiliation. J’ai aussi été en unschooling pendant un an et demi. Quatre chiens ont déjà accompagné ma vie. Deux d’entre eux avaient des comportements inadaptés dus à des traumatismes durant les premiers mois. Je me suis bien trompée avec eux d’ailleurs. C’est le dernier chien que j’ai accueilli qui m’a donné le déclic de faire autrement. Il a un an, et les deux premiers mois de sa vie étaient idéaux pour lui. J’ai beaucoup lu, et je me suis rendue compte de toutes les erreurs que j’ai faites auparavant. Je fais le maximum pour respecter ce qu’il est intrinsèquement. Cela suppose des adaptations, du fait bien sûr de la cohabitation avec des humains et d’autres chiens. J’essaie au maximum de lui faire comprendre les dangers et les interdits avec le regard, la parole. Je fonctionne le moins possible avec des récompenses. Je ne lui demande pas de manger après moi, de s’asseoir quand je le veux, il peut se coucher où il veut (et par exemple s’il n’y a plus de place sur le canapé, de descendre pour laisser la place). Il est juste un compagnon et je suis une « compagnonne ». Idem au niveau de la nourriture, je le laisse en chercher, chasser, pêcher, je lui donne des os, de la viande crue, etc. Il n’y a aucune notion de dominant/dominé entre nous. L’idée est de le laisser être au maximum comme il serait dans la nature. Il a des balades totalement libres dans la nature plusieurs fois par semaine. »

L’expérience de déscolarisation comme vecteur de transformation de la relation humain/cheval

Apolline, jeune femme de 15 ans, est dans une démarche similaire avec son cheval. Elle explique comment sa déscolarisation, et l’expérience qu’elle a eue par et pour elle-même, l’ont aidée à changer d’optique dans sa relation aux chevaux : « J’ai commencé à monter à cheval à 5 ans, en Belgique. Les mots discipline et ordre étaient les mots clés selon mes souvenirs. Le cheval était bien sûr un objet dominé par l’humain, servant un objectif précis. Il n’était qu’un moyen pour permettre à des enfants ou adultes de se divertir. J’ai appris l’équitation traditionnelle. Cette manière de monter à cheval a été créée par les militaires : ce n’est donc pas étonnant que le cheval soit ici dominé, et l’humain, dominant (mettre des fers, mettre un mors, une selle en cuir rigide…). Il est vrai que lorsque nous dominons un animal, nous ne pouvons pas nous connecter à lui.

Par la suite, nous avons déménagé en Espagne. J’ai décidé de commencer la compétition, comme mes amies. L’adrénaline du saut, la concentration lors du dressage, des éléments que seulement nous ressentons. Plus nous montions en niveau, plus le cheval devait être soumis, plus il était torturé physiquement et mentalement. La tête en bas, réduisant sa visibilité, des mors plus puissants et douloureux, des éperons : c’était prédateur sur proie, et en plus ils n’avaient aucune arme pour se rebeller contre nous. Mon dernier concours a été un concours complet. Trois épreuves : dressage, saut et cross. Des épreuves où plus le cheval était soumis, plus je gagnais de points, car tout est basé sur la perfection des mouvements non naturels pour le cheval. Pour moi, c’était amusant, plein d’adrénaline. Je n’avais pas conscience du mal-être que cela procurait aux êtres qui m’étaient si chers.

En septembre 2015, mon frère et moi nous sommes déscolarisés. J’avais à peine 13 ans. Cela a été une étape pleine de doutes où j’ai commencé à penser à mon propre bien-être, puis |à celui des chevaux]. Les questions ont fusé dans mon esprit, j’avais de nombreux doutes, je n’étais plus sûre de rien. Je pensais différemment. Plus je me libérais de la pression du système, plus je cherchais la liberté avec les chevaux. J’ai changé de centre équestre et commencé le dressage naturel dans la foulée. Pourtant, je n’y ai quand même pas trouvé toutes les réponses que j’attendais. J’ai pris à mes côtés un petit Pure Race Espagnole gris, avec qui j’ai recherché avant tout une connexion basée sur la confiance, le respect, l’amour, la liberté et le jeu. Je voulais supprimer la relation dominant/dominé, le voir comme un ami, un compagnon, un égal. J’ai cherché son bien-être, je lui donnais le choix. Cela a commencé par le fait que je lui aie enlevé les fers et le mors. Je ne voulais plus de métal autour de nous. Puis j’ai voulu le rapprocher de son environnement naturel : nourriture à volonté et la compagnie d’autres chevaux. Bien sûr, ce sont des étapes très longues, mais le résultat en vaut la peine. Notre relation s’est améliorée au fil du temps. Je lui donne le choix de venir vers moi, je travaille notre confiance tous les jours. Même lorsque je monte, j’écoute ce dont il a besoin. J’essaye plusieurs sortes de matériels pour voir avec lequel il se sent le plus à l’aise ou regarde aussi quels endroits il préfère pour nous y balader plus souvent. Je suis très attentive à ses demandes et à ses besoins. Je souhaite qu’il profite de ma compagnie autant que je profite de la sienne. Nous jouons beaucoup ensemble et changeons régulièrement d’activité. Je pense qu’être en confiance va bien plus loin que monter sans mors, c’est pouvoir laisser le cheval brouter en liberté en sachant qu’il reviendra vers vous quand il en aura besoin, car vous êtes son point de sécurité, celui ou celle en qui il a confiance. Aujourd’hui, nous nous rapprochons un peu plus tous les jours de l’objectif final : faire disparaître la relation dominant/dominé. Il sera bientôt dans un paddock avec d’autres chevaux et de l’herbe à volonté. Nous sommes passés d’éperons et mors à monter uniquement avec le corps tout en liberté. Et je cherche son bonheur avant tout. »

   

La liberté est-elle possible en agglomération ou rime-t-elle avec abolitionnisme ou campagne a minima ?

Niko, vivant en ville, est persuadé que ses chiens sont heureux. Pour lui, « il ne faut pas tout confondre. Les chiens sont domestiqués et ont besoin de la présence humaine. Je déteste entendre « je ne prends pas de chiens si je n’ai pas de terrain ». Le chien (domestiqué) se moque du terrain si l’humain n’est pas là (mis à part certaines races de chiens).»

Michèle a le même point de vue. Elle témoigne : « Je considère [ma chienne, Galice, Bouvier de l’Entlebuch vivant à mes côtés depuis plus de six ans,] comme une amie avec qui j’entretiens des relations profondes. Je ne me reconnais pas dans une relation dominant-dominé. Être accompagné d’un animal est une responsabilité et un partage : tout comme avec un enfant ! Quant à la liberté, elle n’est ni plus ni moins libre que moi. Il y a une composante éducation (et non pas dressage) ferme la première année, qui permet de vivre en bonne intelligence avec le monde environnant. Pour ma part, j’ai toujours refusé les ordres du type « au pied », mais il a fallu batailler et ne jamais lâcher. Tout comme avec un enfant, non ? Je me suis posée la question à propos de Galice dont le boulot ancestral est de garder les vaches et qui n’est devenu animal de compagnie que très récemment. Ce qui n’est pas forcément une bonne idée, ces chiens ayant éminemment besoin de s’occuper la tête et les pattes avec des troupeaux. Ce que je lui offre n’est pas à la hauteur de ses espérances, c’est sûr. Ce manque est compensé par le fait qu’elle a droit à toutes mes attentions. Je la laisse très rarement seule, sinon elle déprime. Elle m’accompagne partout où les règlements ne l’interdisent pas. Ce n’est jamais une contrainte en ce qui me concerne, juste une attitude naturelle.

Je ne me suis autorisée à avoir un chien que quand j’ai eu une maison à la campagne. Une idée reçue stupide ! En bon chien de berger, Galice n’acceptait de sortir que quand j’étais moi-même dehors. Rien de plus ridicule qu’un chien, le nez collé à la vitre, qui gratte pour pouvoir rentrer dans la maison. Revenues définitivement à Paris, nous vivons dans nos trente mètres carré où elle peut sans problème me suivre des yeux. Comme elle adore et a besoin de courir, nous allons deux fois par semaine dans les bois. C’est la fête aussi bien pour elle que pour moi. Les sorties quotidiennes dans la rue sont fréquentes et c’est un autre plaisir : de nombreuses rencontres avec les copains chiens avec qui elle joue (vu le nombre de chiens à Paris). Ce qui n’était pas le cas à la campagne où beaucoup de gens ne sortent plus leurs chiens, se contentant de les lâcher dans leur jardin ce qui les rend dingos, car ils n’ont plus de contacts canins et humains.

La vie avec Galice m’a appris à décrypter ses besoins, ses envies, son langage et ça m’agace de constater qu’elle me comprend beaucoup plus que je ne la comprends. “Animal domestique” n’est donc pas un gros mot. Le chien est plus qu’un observateur des relations humaines, une véritable éponge à émotions. Galice m’épate par sa perception des situations et des gens. Nous avons besoin d’eux comme ils ont besoin de nous (et je ne parle pas de nourriture). C’est une chance incroyable et le seul moyen d’approcher un autre mode de pensée et de communication. Et surtout, c’est une relation d’une infinie richesse où c’est l’amour et la gentillesse qui dominent. Je n’en vois pas beaucoup d’autres qui peuvent l’égaler. Alors, continuons à vivre avec des animaux ! »

Nous conclurons avec les suggestions que Charlotte a l’habitude de faire dans le cadre de son travail en tant qu’éthologue : « Pour améliorer leur bien-être, du point de vue éthologique, l’idéal est bien sûr d’être toujours attentif à l’état émotionnel [des animaux], ne pas les forcer à faire une activité qu’ils ne souhaitent pas faire (sauf quand il n’y a vraiment pas le choix, comme par exemple lors des visites vétérinaires, et encore on peut habituer les chiens à trouver cela non stressant), regarder leur comportement, les signaux qu’ils nous envoient et s’ajuster à eux. Je conseille aussi souvent de leur laisser le plus de choix possible, selon nos possibilités bien sûr : leur proposer plusieurs lieux de couchages, des paniers de différents types, dans différents endroits, pour qu’ils puissent choisir selon leur état (s’ils ont chaud, froid, s’ils veulent être près des autres chiens, ou plutôt seuls, etc.). Favoriser aussi des promenades où l’on prend le temps de laisser le chien aller à son rythme : le laisser renifler autant qu’il en a besoin, lui laisser choisir le chemin. C’est sûr que cela peut prendre du temps, mais cela est vraiment un renforçateur de la relation. Favoriser enfin les activités et types d’apprentissages dans lesquels le chien est acteur et dans lesquels il prend les décisions, comme le shaping au clicker training, ou les activités de type recherche (mantrailing, recherche d’objets, etc.) qui commencent à se développer en France. » Cela semble possible en ville ou en campagne, car le lieu de vie est finalement moins important que la considération que l’on porte à un être (non-)humain et la relation que l’on cherche à mettre en place.

Chaque démarche de remise en cause des relations dominants-dominés, chaque recherche d’observation, d’écoute, de compréhension d’autrui, que ce soit vis-à-vis des animaux non humains ou des jeunes et moins jeunes humains semblent permettre de transformer, de proche en proche, toutes les autres relations. Il en est de même pour l’expérience de soi en tant qu’être (enfant ou adulte) responsable et libre de sa vie et de ses choix.

Mélissa Plavis

1 – Dr Charlotte Duranton – Ethodog, Research in Canine Ethology, www.ethodog.fr

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